The last movie

Les aventuriers du film perdu

Un cinéaste se rend dans les Andes péruviennes pour tourner un western, affublé de son équipe. Le tournage terminé, Kansas jeune cascadeur sans attache décide de rester quelques temps aux côtés de Maria, ancienne prostituée. Très vite, dans ce village autrefois paisible, les choses tournent court quand les habitants décident de filmer leur western avec des morts sans trucage…

Un village perdu au cœur du Pérou. Une procession religieuse pour fêter semble-t-il la Passion du Christ. En moins de deux heures, sous le poids de la toute puissante Hollywood, ce petit coin modeste va changer à tout jamais.

Voir The Last Movie ressortir sur les écrans relève de l’événement. Au-delà de la qualité impeccable de la restauration, l’occasion est belle pour beaucoup de découvrir une œuvre restée invisible pendant plus de quarante ans. Mis en scène par un Dennis Hopper alors porté par le succès du film culte Easy Rider, The Last Movie fascine autant qu’il agace, et sans aucun doute interpelle par sa vision cynique et acerbe d’Hollywood. Inspiré par l’expérience amère de Dennis Hopper lors d’un tournage, le cinéaste n’a ici qu’une volonté : faire ouvrir les yeux sur l’attitude nauséabonde de bon nombre de producteurs et réalisateurs américains à l’étranger, en particulier dans les pays les plus pauvres. Un historique récent tend à corroborer encore et toujours cet état de fait à en croire les rapports calamiteux entre Sylvester Stallone et les locaux durant la production d’Expendables.

Pour Dennis Hopper la mission est simple : remettre les choses à leur place en distillant le chaos. Chaos qui régna en maître d’ailleurs lors de la conception, tant l’ambiance fut propice, selon les dires mêmes du réalisateur, à des festivités où sexe, alcool et drogues constituaient les ingrédients.

Le jeu de massacre peut alors commencer. Dans ce microcosme où la religion est l’opium du peuple et le prêtre omnipotent, les valeurs et croyances vont s’inverser au profit du capitalisme tout-puissant. En quelques plans, la région passe de l’état de nature à celui de territoire d’investissement où tous les vices des puissants vont fleurir au fil des minutes. La violence jusqu’alors tapie dans les ombres va s’extirper du carcan moralisateur qui enfermait cette société pour conduire à l’anarchie.

Mais tout ceci serait bel et bien limpide sans le jeu de cache-cache imposé par la caméra d’Hopper tout du long. Servi par un cut relativement impressionnant, le film va user et abuser d’artifices illusoires pour perdre le spectateur dans les méandres de sa folie intrinsèque. Tout comme dans le Mépris de Godard, impossible de distinguer les différentes réalités enchevêtrées ainsi que les films imbriqués dans les autres. La perception des aventures de Kansas, de sa recherche d’un trésor présumé au calvaire final, ne peut se transmettre au spectateur que via des chimères plutôt que par des vecteurs de communication explicites.

Pourtant, c’est là que le bât blesse. Malgré ce fol désir louable d’aller toujours plus loin dans l’implicite et le désordre mental à l’image du processus créatif, Hopper perd non seulement ses spectateurs mais se perd également, dépourvu du fil d’Ariane nécessaire à l’aboutissement de son projet. Si ses intentions sont honnêtes, sa vision à l’arrivée devient tellement altérée qu’elle ne supporte plus efficacement ses critiques originales envers un système décadent.

Ovni furieux et dérangeant, The last movie vaut surtout par sa gestation extravagante et sa prise de position courageuse. Malheureusement, alourdi par la profusion d’ellipses et de plans sans raccords cohérents, le long-métrage lâche au fur et à mesure son propos et incarne alors bel et bien une certaine idée du désordre, ce qui le sert…et le dessert.

Film américain de Dennis Hopper, Stella Garcia, Don Gordon, Peter Fonda. Durée 1h48. Sortie en version restaurée le 18 juillet 2018.

 

About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture