Buffy contre les vampires

Et Whedon créa Wonder Woman

Sunnydale, une petite ville américaine en apparence comme les autres. Pourtant, rien ne tourne rond là-bas, surtout au sein du lycée, situé sur la Bouche de l’enfer. Démons et vampires prolifèrent. Mais l’arrivée de la jeune Buffy change la donne ; étudiante ordinaire du moins à première vue, elle est en réalité l’Elue, seule capable de protéger le monde des humains des forces du mal…

Les années quatre-vingt-dix ont eu le mérite de changer radicalement la manière de raconter des histoires à la télévision, chose que l’on ne croyait plus possible depuis le dernier bouleversement en date provoqué par Star Trek…c’était dans les années soixante-dix, c’était il y a fort longtemps déjà.

David Lynch ouvre la voie dans ce qui deviendra une décennie bénite pour le renouveau des séries télévisées. S’ensuivront X-files, Urgences, Oz, Profit, Friends et…Buffy dirigé alors par le méconnu Joss Whedon, futur réalisateur d’Avengers.

A l’origine, le scénario de Buffy se destinait au cinéma. Le script intéressant de Whedon échoit dans les mains de producteurs fainéants qui accouchent d’un long-métrage désolant. Malgré l’échec du projet, Whedon décide de porter son projet sur la petite lucarne pour un résultat surprenant.

Le postulat a pourtant de quoi refroidir ; le mélange entre énième série pour adolescents avec un côté fantastique racoleur laisse perplexe plus d’un observateur. Surtout que la première saison n’évite pas certains clichés, notamment celui de la romance impossible entre la belle et la bête. Pourtant Whedon pose au fur et à mesure un canevas invisible, démultipliant les réflexions novatrices pour l’époque et surtout des procédés narratifs percutants, encore utilisés à l’heure actuelle.

En outre, le principe fondateur de la série prend lui-même à contre-pied tous les poncifs édictés du moment, dans l’univers des films ou séries fantastiques et d’épouvante. Alors que la décennie précédente a accouché jusqu’à la nausée de slashers dans lesquels la jeune femme blonde, dépeinte écervelée se faisait assassiner rapidement, Whedon va faire de la victime d’hier, son héroïne et pilier. L’ancienne proie devient chasseuse, et va bousculer tous les codes établis, à commencer par l’omnipotence masculine. Dès lors, Whedon va utiliser le show comme théâtre d’expériences formelles et thématiques en commençant par engager un combat féministe inédit  quoique que quelque peu opportuniste avec du recul.

Dialoguiste naturellement doué et écrivain talentueux à défaut d’être génial, Whedon va appliquer une recette habile entre utilisation du surnaturel pour traiter des problèmes de la jeunesse américaine et dialogues ciselés dans lesquels les répliques assassines saupoudrent d’humour un contexte parfois terrifiant. Au-delà du sempiternel combat contre le mal, la série va surtout dresser le parcours initiatique d’une adolescente vers l’âge adulte avec ses blessures, ses réussites et ses peines. Dans son sillage, Whedon va lier sa destinée à une véritable bande de parias, cherchant eux-mêmes leur place dans une société qui les rejette, symbolisé par le système lycéen qui écarte volontairement ceux qui sortent du moule. La sorcière homosexuelle, le gentil copain perdant, le bibliothécaire rabat-joie et bien évidemment le vampire sanguinaire en quête de rédemption…La rédemption il en sera beaucoup question tout du long de la série. Si Whedon use de ce ressort parfois à tort et surtout à travers, il parsème l’apprentissage  du bien et surtout du mal de chaque protagoniste d’un aspect moralisateur dénué de toute condescendance, comme un père bienveillant envers des enfants qui auraient fauté et qui voudraient revenir dans le droit chemin.

La formule gagnante trouvée, le succès du show grandit au fur et à mesure des saisons, après il est vrai une première partie poussive, ce jusqu’à un faux final lors de la cinquième saison. Si les épisodes sont inégaux, défaut inhérent à toutes les séries en regorgeant, Whedon fait montre d’une maîtrise remarquable pour un certain nombre, autant sur le plan de l’écriture que de la mise en scène, repoussant les limites apparentes de son projet et le carcan supposé entraver son sujet.

Dès la moitié de la seconde saison, la série prend définitivement son envol en brisant le couple mythique Buffy Angel lors d’un double épisode éprouvant pour les nerfs. La tension ira crescendo pour culminer lors d’un cliffangher haletant révélant alors toute la richesse de la série. Au passage, Whedon n’hésitera pas à sacrifier un personnage récurrent, continuera à traiter de sujets profonds et peu abordés usuellement (Passion traitera du harcèlement féminin plutôt finement), et fera preuve de poésie ( I only have eyes for you). Le show gagne aussi bien en moments épiques dignes d’un comic book (tiens donc), en noirceur sibylline inattendue  tandis que la maturité affleure au fil du temps. Whedon s’appuie alors aussi bien sur les références à son propre univers naissant qu’aux classiques culturels aussi bien en citations qu’en suggestions.

La série connaît alors plusieurs sommets formels comme Hush, conte de fée muet proche des expressionnistes, Once more with feeling, comédie musicale déjantée et le bouleversant The body, moment tragique intense criant de vérité. Whedon s’efforce de plus en plus d’affiner sa forme pour mieux déconstruire le propos, le retravailler et surtout augmenter la puissance dramatique en optant pour des choix inattendus, des chutes insoupçonnables. Lorsque tout rentre dans l’ordre ou que le plus dur semble passé, il rempile du calvaire. Le meurtre de Tara après sa réconciliation avec Willow fait écho à celui de Jenny Calendar. Le final de Becoming voit Buffy  sacrifier son amour pour Angel sur l’autel du devoir alors qu’il venait de reprendre ses esprits. Sans compter le cynisme de la sixième saison qui voit ses compagnons constater  l’avoir arraché du paradis, alors que leur orgueil pensait qu’elle devait être sauvée de l’enfer.

Whedon ne fait décidément rien comme tout le monde, désamorce les situations orageuses par des bons mots (méthode reprise par les films Marvel made in Disney), et interpelle par la rage mélancolique qu’il inocule dans son œuvre.

Plus qu’une série culte ou phare du siècle précédent, Buffy contre les vampires, malgré ses écarts, appartient au processus matriciel à même de remettre en question un genre voire un art, ici le concept télévisuel. Champ d’expérimentation visuel et surtout narratif, allant à l’encontre des fondements balisés dans le media, le show imaginé par Joss Whedon, s’il n’égale pas la virtuosité de Twin Peaks ou la démesure d’X-files, ne démérite point pour autant, osant concocter un cocktail d’émotions difficilement associables jusque là. La recette d’une réussite singulière.

Série américaine crée par Joss Whedon avec Sarah Michelle Gellar, Alyson Hannigan, Nicholas Brendon.  1997-2003. Episodes de 42 minutes

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre