Répulsion

Cet obscur objet de dégoût

 

Jolie jeune femme, Carol vit aux côtés de sa sœur dans la cité londonienne. Introvertie, elle repousse bon nombre de prétendants, à commencer par Colin et éprouve une animosité farouche envers l’amant de sa sœur. Lorsque que le couple décide de partir en vacances, l’univers de Carol s’écroule et elle commence à plonger progressivement dans la folie…

Le film s’ouvre et se referme sur le regard intense d’une jeune femme, sur lequel on peut lire la détresse, la rancune, le dégoût. Entretemps, Polanski aura ajouté une nouvelle dimension à l’aspect angoissant de son cinéma, marchant sur les traces encore fraîches du Psychose d’Alfred Hitchcock. Après avoir attiré l’attention avec son premier long-métrage, Un couteau dans l’eau, Roman Polanski dépose ses valises en Angleterre, afin de diriger le projet d’une production locale, celui d’un film d’horreur dans un pays marqué par l’influence de la Hammer. Si le metteur en scène va conserver des éléments horrifiques, d’ailleurs à la limite de l’insoutenable pour l’époque, il va en revanche se concentrer sur l’aspect dramatique de l’ensemble pour accoucher au final d’un drame social poignant. Il choisit comme tête d’affiche Catherine Deneuve, héroïne mélodramatique, consacrée par les Parapluies de Cherbourg de Jacques Demy dans un rôle à contre-emploi. Une décision payante à l’arrivée, tant l’interprète de Carol délivre une composition de haute volée tout du long.

Après avoir entraperçu les qualités esthétiques mais également les obsessions thématiques du cinéaste dans Le couteau dans l’eau, le spectateur va définitivement plonger au cœur de l’univers de Polanski, un monde de ténèbres, malsain, parfois absurde, souvent violent, faisant belle part à une suggestion fort à propos et surtout maîtrisée. Au-delà du film d’horreur, Répulsion conte la descente aux enfers d’une jeune femme, prisonnière des démons d’un passé ignoble, dont la psyché fragile va s’effondrer inexorablement au fil des minutes. Polanski se réfère ainsi bien évidemment à Psychose mais également à Soudain l’été dernier ou encore à l’habile adaptation de Docteur Jekyll et Myster Hyde de Victor Flemming. Pour souligner cette lente chute dans les abymes, Polanski use de techniques malicieuses, sibyllines pour mieux accentuer la violence des événements à venir.

Ainsi point de grand discours pour exprimer le malaise perpétuel vécu par la jeune Carol. Quelques regards, des plans fixes sur ses yeux et une attitude à la limite de l’autisme, fausse introversion mais véritable folie furieuse qui se dissimule sous son visage angélique. Au fur et à mesure que son monde s’écroule à l’image de ces fissures qu’elle seule peut contempler, Carol se renferme, précipite sa chute. Quelques mots, quelques actes laissent supposer que quelque chose ne va pas, que tout cela va très mal se terminer mais son entourage ne comprend pas…ou ne l’accepte pas. Ainsi comment sa sœur peut elle deviner quel drame la hante à ce point pour qu’elle honnisse toute présence, toute intrusion masculine…Le mal ronge la jeune femme, la dévore de l’intérieur, sans coup férir, juste quelques passages à vide, des absences à répétition tandis que des coups de fil anonymes ne font que renforcer cet état paranoïaque. Ici, le concept de huis clos cher à Polanski persiste, non seulement au sein de l’atmosphère lugubre de cet appartement mais également à l’intérieur même de l’esprit de la jeune femme, prisonnier dans un carcan pour l’éternité. Polanski fait preuve d’une mise en scène sophistiquée mêlant de purs moments théâtraux à l’intensité glaciale des thrillers hitchcockiens, parfois dans une même scène. Comment alors ne pas citer ce moment clé où tout va basculer, quand un amoureux éconduit force la porte de celle qu’il aime, rendant de fait la communication encore plus difficile, le tout sous les yeux curieusement maladifs d’une voisine de palier en arrière plan. Quand la porte se refermera pour voiler la suite à l’indiscrétion de la mégère, Polanski laissera libre cours à la colère, à l’implosion de ressentiments larvés, tandis que Carol rejoint alors le destin de Norman Bates.

D’ailleurs d’Hitchcock, Polanski retient la puissance d’évocation du hors-champ, contre-champ, refusant des gros plans ostentatoires grossiers afin d’intensifier la nature des actes épouvantables commis à l’écran. Au contraire, seule la folie labyrinthique de Carol est présentée directement, le spectateur devient alors l’unique témoin de ses hallucinations, Polanski oppose alors cauchemar et réalité par l’évocation ou la suggestion. Un tour de force. Il montre une même grâce dans les moments d’absurde qui parsèment désormais son cinéma, lorsque Carol retombe en enfance, se déconnecte des dernières ancres qui la maintiennent dans ce monde. Elle repasse avec un fer débranché ou s’amuse à écrire des mots invisibles sur la fenêtre telle une jeune fille sur un tableau scolaire. Ou encore ce moment où un homme propose de sortir une femme de la torpeur avec du brandy (qui rappellera aux bons souvenirs des amoureux Flaubert et de Madame Bovary quand le pharmacien parle de diagnostic alors que l’héroïne gît, aux portes de la mort).

Véritable coup de maître et premier très grand film de Roman Polanski, Répulsion résume à lui seul les contours et les atours de l’œuvre à venir du cinéaste, à commencer par Rosemary’s baby. C’est également un long-métrage incontournable sur la question de la destruction mentale liée aux résurgences d’une enfance brisée, ou comment le cinéma s’est lié ou se liera avec la question du désordre psychique. Outre Psychose, on pense évidemment à Shining, à Perfect Blue, à Fight Club ou à l’Etrangleur de Boston, et à tous ces films qui unissent le cinéma à l’aliénation mentale.

 

Film britannique de Roman Polanski avec Catherine Deneuve, Ian Hendry, John Fraser. Durée 1h45. 1965. Sortie en blu ray aux éditions Carlotta le 5 mai 2021.

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre