The father

Dans l’abime du temps

 

Ingénieur à la retraite, Anthony vit seul dans son appartement, passant ses journées à écouter en boucle un opéra français. Inquiète pour sa santé mentale, sa fille Anne lui impose la présence d’une aide-soignante à domicile. Le début des interrogations pour le vieil homme tandis que sa raison vacille…

Premier long-métrage de Florian Zeller, The father adapte ni plus ni moins que la pièce de théâtre éponyme du cinéaste. Une façon de perpétrer le lien ténu entre le spectacle vivant et le grand écran, lien tissé par d’illustres aînés tels Orson Welles ou Joseph Manckiewicz et plus récemment par Xavier Dolan ou Guillaume Gallienne.

Rêvant de travailler avec Anthony Hopkins pour ce projet, Zeller confie à l’acteur un rôle risqué à sa mesure et lui permet d’obtenir un nouvel Oscar pour sa prestation, certes très solide mais relevant parfois du numéro d’acteur. Pour l’anecdote, Anthony Hopkins devient le second interprète à recevoir la précieuse statuette pour avoir incarné un malade d’Alzheimer après Julianne Moore il y a quelques années (pour Still Alice).

Still Alice justement présentait des défauts agaçants, incapable de retranscrire l’émotion suscitée par un sujet aussi sensible en raison d’une mise à scène beaucoup trop illustrative et manquant de retenue. Pourtant au milieu de ces failles béantes se démarquait un remarquable discours, décrivant avec justesse les peines provoquées par la maladie au quotidien, le côté quasi burlesque mêlé à aux situations humiliantes vécues par les victimes. Ces mots très justes deviennent dans The father réalité tant dans les premières minutes le spectateur sourit malgré lui face aux moments pénibles endurés par un protagoniste peinant à retrouver une quelconque lucidité, grognon, obstiné, enfoncé dans un déni quasi désespéré. En axant la focalisation via le personnage d’Anthony, Zeller réussit dès lors le tour de passe-passe illusoire à même de brouiller les pistes et bien sûr les certitudes du personnage. On comprend alors aisément l’intérêt de porter à l’écran une telle œuvre tant les artifices certes simplissimes ressortent parfois avec brio, parfois avec une ostentation trop prononcée, d’un tel travail.

Zeller met en place un mécanisme en apparence complexe s’appuyant à la fois sur un montage efficace (aidé en cela par un cut judicieux) mais également par une maîtrise fort à propos de la temporalité. Par ces astuces, Zeller se joue aussi bien des dernières croyances d’Anthony que des sens du spectateur. Le metteur en scène construit patiemment une prison mentale en perpétuelle changement à l’image de cet appartement, huis-clos si familier mais source d’un malaise indicible, incompréhensible. La scène du repas sans fin témoigne d’une réelle maturité sans compter l’habileté du réalisateur à rejouer éternellement de manière différente une même situation, la narration éclatée s’ajoute aux mirages perçus par le personnage…jusqu’au retour à un état quasi-fœtal fatidique, celui qui scelle le sort définitif du condamné.

Baigné dans une pénombre permanente, Anthony peine a retrouver la lumière…comme ses souvenirs. Métaphore bien trop voyante qui révèle alors la grande faiblesse de cette adaptation.

Non dépourvue des qualités intrinsèques exposées précédemment, The father souffre par moments d’un symbolisme maladroit qui entache la démonstration de son auteur. Ainsi le rôle de la montre dénote à lui seul ce défaut irritant qui entache la bonne volonté de l’ensemble. Florian Zeller affiche alors ses limites, un poil trop ambitieux, non dénué de savoir-faire mais sans avoir le talent nécessaire pour s’aventurer dans un terrain aussi hasardeux.

Œuvre bicéphale capable par instants de véritables moments de grâce, The father se perd malheureusement en effets superfétatoires qui desservent son propos. S’il réussit à embarquer les passagers dans ce voyage sophistiqué vers un enfer permanent, il échoue cependant à émouvoir sincèrement, appuyant sur le trait mélodramatique sans user d’un recul nécessaire. Forcer le chef d’œuvre n’en accouche pas d’un, voilà qui résume bien The father. A défaut d’un travail d’orfèvre, le film fait office d’ouvrage bien orchestré ce qui constitue déjà un bon départ pour son géniteur.

Film franco-britannique de  Florian Zeller avec Anthony Hopkins, Olivia Colman, Mark Gatiss. Durée 1h38. Sortie le 26 mai 2021

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre