Petite maman

Jeux d’adultes

Nelly accompagne ses parents partis vider la demeure de sa grand-mère maternelle fraîchement décédée. Enfant très éveillée pour son âge, elle passe le plus clair de son temps avec des adultes et à réconforter le cas échéant sa mère endeuillée. Lors d’une escapade en forêt, Nelly croise la route de Marion, le même âge, le même visage et entame avec cette jumelle tombée du ciel une relation fusionnelle. Le début d’une étrange aventure…

On avait quitté Céline Sciamma après un mélodrame d’époque très réussi malgré une fin un poil trop illustrative, porté par la prestation enlevée de ses deux actrices. On la retrouve donc deux ans plus tard avec une œuvre bien plus austère en apparence, dans le sillage de ses premiers long-métrages notamment Tomboy. Pour la cinéaste peu prolifique, cela peut constituer une sorte de régression plutôt qu’un véritable retour aux sources, d’autant plus que la courte durée du film laisse planer un certain manque de moyens (une durée d’ailleurs comparable aux films d’Hong Sang Soo, souffrant eux-mêmes d’un financement significatif).

Pourtant s’il est bien question de régression ici, on ne parle point de la démarche et encore moins de la nature du projet mais bel et bien de la thématique engagée. Une enfant glisse délicatement des gâteaux dans la bouche d’une femme au volant, pour finir par la faire boire à la paille quelques gorgées de jus de fruit. Une scène pittoresque tant Nelly prend le rôle de sa mère, lui prodiguant les mêmes attentions que des parents à un nourrisson. Quelques minutes plus tard, le processus s’amplifie. Nelly s’approprie une chambre comme une adulte, se moque gentiment de l’orthographe de ses aînés pour finir par une étreinte chaleureuse, pleine de compassion pour mieux consoler celle qui l’a mise au monde. Céline Sciamma affectionne particulièrement le principe de l’ambiguïté en terme de désir ou tout simplement d’identité, ce depuis ses premières œuvres Naissance des pieuvres (où une adolescente s’entichait sans se l’avouer de sa meilleure amie) ou encore Tomboy lorsqu’une jeune fille se travestissait afin de plaire à sa compagne de jeu. Ici le jeu des incertitudes perdure, la quête de l’identité revient à découvrir qui est l’adulte et qui est l’enfant, tant Nelly impressionne son entourage par sa maturité quitte à renier sa propre nature.

La cinéaste opère alors un transfert malicieux, un retournement de situation inattendu, tout droit sorti d’un conte éveillé. La réalisatrice déclare à ce sujet qu’elle a grandement puisé son inspiration dans l’essence même de l’univers d’Hayao Miyasaki. Une évidence tant certaines allusions et l’atmosphère générale se rapportent au metteur en scène nippon. Pourtant ici, le savoir-faire de la réalisatrice laisse place à la suggestion, toujours à ces incertitudes, ou comment mêler le rêve à la réalité, le mirage au concret, tandis que les effets miroir se multiplient. Les indices s’accumulent, les doutes se dissipent peu à peu, la magie opère. La fameuse régression s’effectue au fil que le lien sororal, ou mère-fille, se renforce pendant quelques moments précieux jusqu’à ce que tout bascule, que l’une entre enfin à l’âge adulte et l’autre vive enfin pleinement son enfance. La mise en scène limpide, simple par moments, crédibilise un peu plus ces instants à rebrousse-temps revendiquant un peu plus aussi bien l’influence du cinéaste d’animation japonais que les sempiternelles interrogations de son autrice.

En revanche, si engager des jumelles pour incarner ses héroïnes constitue  une pierre angulaire tantôt malicieuse, tantôt opportuniste, elle révèle au grand jour les failles de Petite maman. Car bien que la narration épurée contribue à un ensemble authentique, dénué de toute forme ostentatoire, il n’en est pas de même avec le jeu forcé des deux actrices, à qui incombent une parole sophistiquée presqu’abscons pour de tels rôles. A trop vouloir appuyer le caractère presque surdoué de Nelly, Sciamma omet de souligner son propos et commet les mêmes erreurs qui entachaient le final du Portrait de la jeune fille en feu. Céline Sciamma resplendit bien plus dans la spontanéité innocente de son  propos que dans une recherche certes louable mais trop obséquieuse de sa forme qui lui nuit depuis la réussite éblouissante de Tomboy.

C’est pourquoi Petite maman, bien plus qu’une entreprise mineure, revêt l’habit de la parenthèse enchantée, ni matrice d’une œuvre à venir et encore moins essai fauché non transformé. Faux regard passéiste mais véritable prise de conscience par moments, le long-métrage renvoie aux vertus oubliées pour mieux accepter son identité et sa place au sein du foyer…ou de son art en général.

Film français de Céline Sciamma avec Joséphine Sanz, Gabrielle Sanz, Nina Meurisse. Durée 1h13. Sortie le 2 juin 2021.

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre