Benedetta

Un miracle à Pescia ?

Italie, dix-septième siècle. Benedetta, enfant issue de la petite noblesse locale, intègre à sa demande le couvent de Pescia. Des années plus tard, tandis que le pays est ravagé par la peste, la jeune nonne sauve Bartolomea et aide cette dernière à entrer également dans les ordres. Le désir s’installe progressivement entre les deux femmes alors que Benedetta est frappée des stigmates christiques. Supercherie ou véritable miracle ?

Force est de constater que la subtilité ne jalonne absolument pas l’œuvre de Verhœven. Bien au contraire, le cinéaste hollandais façonne ses long-métrages à l’aide de procédés abrupts, puisant dans  toutes les énergies primitives, dans les instincts les plus bestiaux de l’humanité pour mettre à jour le monstre tapi en chacun de nous et surtout en chacun de ses protagonistes. Féru aussi bien des récits d’anticipation que des fresques historiques, l’homme adhère à une violence exacerbée, met à nu ou lacère la chair et déploie un dispositif jugé sans concession par les uns, vulgaire par les autres. En tout cas, il ne laisse point indifférent que ce soit dans le succès (La chair et le sang, Robocop, Straship Troopers, Black book ou Elle) ou l’échec (The hollow man, Showgirls). Mais à l’arrivée, derrière ces artifices ostentatoires confinant à l’esbroufe, se dissimule généralement un tour de passe-passe habile, féroce satire morale d’une société en perdition. Avec à la clé l’interrogation d’un monstre sur sa propre nature, et son combat contre le véritable ennemi, pas toujours celui que l’on croit. Avec Benedetta, le metteur en scène poursuit sur cette lignée  et met à profit cette maîtrise d’une recette sans la renouveler mais en appliquant sa méthode rigoureusement, sans accrocs.

Adapté du roman de Judith Brown, basé lui-même sur la vie intrigante de cette religieuse italienne du dix-septième siècle, Benedetta impose d’emblée un ton sarcastique via une scène castratrice, coutumière du réalisateur. Chez Verhœven, la femme objet, la femme soumise se mute progressivement en mante religieuse, dévorant rivaux et rivales avec une aisance déconcertante. Ici, l’introduction met en exergue une très jeune Benedetta tenant tête et rabrouant des bandits de grand chemin. Verhœven annonce la couleur, l’épouse supposée du Christ rejoindra les autres grandes figures féminines de sa filmographie, d’Agnès à Catherine en passant par Melina ou Michèle plus récemment. Pis encore, les forces manipulatrices qui animent ces différentes figures convergent vers Benedetta pour ne former qu’une et constituer alors le véritable enjeu et intérêt du film.

En effet à défaut de s’orienter à bras le corps vers un engagement féministe, Verhœven s’est plu tout au long de sa carrière à magnifier des caractères complexes, pas uniquement hérités des femmes fatales de film noir, à même de remettre en place voire d’émasculer au sens figuré un entourage souvent peu habitué à trouver pareille résistance. Tout comme Agnès dans La chair et le sang, Benedetta évolue dans un environnement patriarcal sclérosé, oppressant. Pourtant elle parvient à sortir victorieuse des joutes qui l’opposent à ses adversaires masculins, la répartie toujours ciselée et féroce comme arme de déstabilisation. Ses mots cinglants fusent et transpercent aussi bien l’abbesse qu’un nonce omnipotent. Mais au-delà de ces échanges verbaux savoureux se dévoile peu à peu la véritable quête d’une héroïne parfaitement incarnée par Virginie Efira. Comme souvent chez le cinéaste, ses protagonistes monstrueux se doivent de trouver leur place au sein de leur environnement et surtout accepter leur propre différence. Verhœven filme alors une anti-passion christique, plaçant son sujet en porte à faux vis vis de ses convictions profondes. Benedetta doit aussi bien embrasser ses propres penchants saphiques que sa sainte destinée. Pour ce faire, une seule arme, la duplicité, la même qui anime la confrérie religieuse.

Dans ce parcours parsemé par les métaphores bibliques glissées dans les rêves de la jeune femme, nul ne sait où chercher la vérité. Mensonges ou miracles vont de pair avec une institution tournée vers le vice plutôt que la vertu, l’orgueil plutôt que l’humilité. Dans ce jeu d’ombres, Verhoeven affiche ses limites, gêné par sa propension à user trop souvent du marteau et non du scalpel. Ce n’est finalement un peu comme sa protagoniste qu’en endossant ses propres tendances viscérales qu’il parvient à toucher au but. Chercher sa foi s’amalgame ici à endurer maints tourments corporels, en commençant par accepter sa propre singularité.

Application d’une formule éprouvée plus que véritable chef d’œuvre, Benedetta rappelle également La religieuse, Mère jeanne des anges ou encore Virdiana, dans les récits qui lièrent intimement le destin de nonnes à celui du cinéma. Jamais avare ni en répliques acides et encore moins en images crues ou cruelles, le dernier long-métrage de Verhœven imprime les esprits sans véritablement choquer, trouble sans émouvoir complètement, mais ne laisse jamais le spectateur de marbre. La marque d’un savoir-faire indéniable…

 Film français de Paul Verhœven avec Virginie Efira, Charlotte Rampling, Hervé Pierre. Durée 2h06. Sortie le 7 juillet 2021.

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre