Cure

The killer inside me

L’inspecteur Takabe est chargé de résoudre le mystère entourant une série de meurtres sordides. Si victimes et assassins ne présentent aucun lien apparent, chaque crime est signé en revanche d’une croix ostensible gravée dans la chair des défunts. Très vite, il va être confronté à un étrange étudiant amnésique, détenteur de fabuleux pouvoirs hypnotiques…

Lorsqu’il s’attelle à la réalisation de Cure, Kiyoshi Kurosawa compte déjà près d’une vingtaine de court et long-métrages à son actif, principalement des films policiers ou d’horreur, nantis pour la plupart d’un budget modeste pour ne pas dire quelques fois dérisoire. S’il fait déjà montre d’une certaine rigueur dans le cadre et la construction des plans, ses histoires sont loin en revanche de ramasser les suffrages des critiques ou du public. Quant à son exposition à l’international, elle se résume au néant. Pourtant, avec Cure, Kiyoshi Kurosawa va non seulement faire taire ses détracteurs mais également bénéficier d’une nouvelle renommée à l’échelle mondiale. Un bond en avant tout à fait saisissant, soulignant également le contraste qualitatif existant entre ses précédents films et ce polar hypnotique, c’est le cas de le dire, venu d’outre-tombe !

Le film s’ouvre sur une double exposition, avec d’abord une consultation médicale qui débouche sur l’improbable lecture du destin de Barbe Bleue, destin funeste qui présage peut-être ceux de nos protagonistes. Ensuite vient le temps du crime, dépassionné, dépourvu de l’aura de terreur attendue dans cette situation, sans forcer sur l’humour, mais en appuyant sur l’incongru, une quasi absurdité renforcée par une musique d’ambiance plus appropriée à un ton de vie quotidienne qu’à une scène d’horreur absolue. Via cette scène unique Kurosawa annonce d’ores et déjà ses futures prédispositions, celles d’ancrer fermement ses spectres dans notre réalité et de s’écarter des demeures isolées ou des manoirs hantés. Le cinéaste invite le mal à l’état pur à l’écran en lui accordant une véritable crédibilité dans un monde où légendes urbaines fusionnent avec les faits divers les plus glauques. Seul réside alors un fantôme urbain démoniaque, doué de terrifiantes capacités suggestives, à même de faire sombrer ceux qui l’écoutent ou le contemplent.

D’ailleurs, Mamiya se pose en prédateur pittoresque, certes dévorant ses proies avec avidité mais présentant des signes de faiblesse caractéristiques, à commencer par son amnésie (feinte ou non) qui lui permet d’amadouer ses cibles et de les placer sous son emprise. D’ailleurs, le cinéaste fait preuve d’une certaine virtuosité dans sa capacité à retranscrire le processus hypnotique de l’étudiant. Ainsi si le spectateur se concentre sur les schémas visuels classiques dudit processus, il dissimule par ce biais ostentatoire le véritable stratagème utilisé. Qu’importe le briquet ou l’eau qui s’écoule, seule compte le flot volubile de questions, interrogations qui se répètent inlassablement jusqu’à l’agacement…ou l’envoûtement.

En outre, en s’appuyant sur des thèses scientifiques et des possibilités tout à fais concrètes, Kurosawa écarte un choc frontal avec le surnaturel mais laisse planer le doute à partir de la seconde moitié du long-métrage et d’un face à face tant attendu. L’univers peut alors basculer et le metteur en scène perpétue la grande tradition des valeurs originelles du fantastique et cet art si fragile de maintenir l’équilibre entre le concret et le surnaturel justement.

Un équilibre apte au final à justifier la véritable préoccupation thématique de Kurosawa, la question de la culpabilité et comment ce fardeau affecte les vivants et les morts. Dans Cure les assassins de fortune ont commis le péché par omission, incapables d’extérioriser la colère larvée, faisant d’eux les cobayes idoines pour un manipulateur dément. Quant à Takabe, l’image de Mamiya le renvoie à ses propres fautes, sa rancune envers une épouse frappée du même syndrome de l’oubli que celui de son ennemi et le plonge au plus profond des abysses alors que l’escalade de la violence monte un peu plus d’un cran au fil des minutes.

Beaucoup de cinéastes s’engouffreront dans le sillage de Cure, grisés par le succès fulgurant de Kurosawa, à commencer par Hideo Nakata et accoucheront de leur propre version d’un Japon contemporain horrifique. Le réalisateur de Cure lui va connaître un nouvel essor dans sa carrière et enfin affirmer les promesses esthétiques affichées dans le reste de sa filmographie. Cure peut ainsi à juste titre personnifier pour son auteur l’œuvre de la maturité, d’un savoir-faire enfin maîtrisé.

Film japonais de Kiyoshi Kurosawa avec Koji Yakusho, Tsuyoshi Ujiki. 1997. Durée 1h49. Sortie en blu-ray aux éditions Carlotta le 28 juillet 1998

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre