L’incompris

La fin de l’innocence

Endeuillé par le décès de son épouse, le consul britannique de Florence choisit de partager la terrible nouvelle à son fils aîné Andrea et la dissimule en revanche au jeune cadet, Milo. Une décision lourde de sens qui influencera son comportement, reportant toute son attention sur Milo et délaissant progressivement Andrea.  Contrarié par l’attitude de son père, Andrea commence peu à peu à se rebeller…

Deux hommes échangent brièvement dans une voiture luxueuse. Le ton est grave, l’atmosphère pesante. Le passager, un important diplomate semble t-il, explique la dure réalité à son chauffeur. Veuf depuis quelques heures, il décide de cacher la vérité à son plus jeune fils mais de la révéler au plus âgé, quitte à lui faire porter les conséquences d’une telle annonce. Pour lui, Andrea possède de suffisamment de maturité et de recul pour supporter un tel poids. Une décision et surtout une considération qui va sceller le destin de cette famille endeuillée.

En quelques minutes, Luigi Comencini expose aussi bien la situation qu’il planifie déjà le drame à venir. Connu surtout pour ses comédies et le succès notamment de Pain, amour et fantaisie, le cinéaste italien s’essaie ici au mélodrame avec une retenue comparable à l’aplomb des farces qu’il orchestrait auparavant. Peut-on comparer ce récit sur l’enfance avec celui de François Truffaut et ses 400 coups. Pas vraiment même si l’envie de bien faire et le sentiment d’injustice ressenti par Andrea rejoint par moments celui d’Antoine Doinel. Cependant, dans cette descente aux enfers vécue par le jeune garçon, il n’y a point d’issue, et très vite le spectateur avisé comprend que tout cela va mal se terminer

La force narrative de Comencini réside dans sa capacité à étirer le fil de la méprise, d’une fausse croyance fondée sur une certitude à la limite de l’incrédulité. Plus le jeune Andrea s’enfonce, moins son père entrevoit son erreur de jugement. Les liens de  tout ce petit monde se délitent au fur et à mesure que la relation entre les deux frères se détériore. La complicité laisse place à la jalousie et la tragédie se profile au sein de cette famille meurtrie.  Ainsi, les forfanteries commises par les deux enfants vont de pair avec les caprices ou comment des actes en apparence innocents conduisent à une catastrophe. Comencini n’accable pas forcément l’un plus que l’autre, mais souligne plutôt un disfonctionnement malheureux survenu après une lourde perte.

Comme pour tout bon mélodrame, l’intensité émotionnelle de L’incompris repose sur un savant mélange entre un propos limpide et des caractères ou des situations bien plus complexes que de prime abord. Ainsi, point de manichéisme au moment d’ancrer les personnages. Le père n’a rien d’un tyran, mais se révèle aimant et maladroit, Andrea n’est point un voyou, quant à Milo, il ne témoigne pas de la fragilité annoncée. Comencini affiche alors très vite les ressorts de son récit. Malgré toutes les bonnes volontés, rien ne soustrait ni le père ni les fils à un aveuglement, un désir de plaire pour gérer une situation intenable. Les oui papa prononcés par Andrea, réplique simple mais lourde de sens, démontrent a fortiori la résignation à défaut d’une soumission du préadolescent. Certes, Comencini laisse entrevoir de l’espoir, une possibilité plausible d’une réconciliation, d’un avenir meilleur. Mais lorsque les uns et les autres réclament du répit à défaut d’une joie éphémère, le cinéaste leur offre uniquement doutes et déception.

Chacun s’enfonce un peu plus dans un abime sans fond, mais reste digne jusqu’à enfouir la moindre once de tristesse, signe d’une faiblesse qu’il est interdit d’exprimer par fierté ou par fausse nécessité. On se refuse des larmes pourtant légitimes excepté lorsqu’elles sont étouffés dans l’épaisseur d’un oreiller. Le long-métrage invite à attendre une maturation ou une marque d’affection qui ne viendra jamais à temps.

Longtemps sous-estimé par la critique, à tort ou à raison, Luigi Comencini signa avec L’incompris non seulement un long-métrage fort habile mais également son œuvre peut être la plus aboutie. Jamais condescendant ni avec son sujet, ni avec ses protagonistes, le réalisateur italien émeut par la pudeur de sa mise en scène. La force des grands mélodrames tout simplement.

Film italien de Luigi Comencini avec Piero de Bernardi, Lucia Drudi Demby. Durée 1h45. 1967. Sortie en blu-ray aux éditions Carlotta le 7 juillet 2021.

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre