Drive my car

Vani(ll)a Drive

Incapable de surmonter un drame intime, Yusuke, acteur et metteur en scène de théâtre renommé se voit confier la direction de la pièce Oncle Vania lors du festival d’Hiroshima. Il fait la connaissance de Misaki, qui lui sert de conductrice durant la période des préparatifs. Peu à peu, ils nouent une relation singulière et tentent de s’affranchir des démons du passé…

Au détour d’une conversation pesante pour les deux interlocuteurs, un mari cocu comprend que son épouse défunte a aimé son rival au moins autant que lui, durant leur brève mais intense passion. La retenue prend le pas sur un malaise indicible et une faute inavouable, inavouée.

Après Senses et Asako, Ryusuke Hamaguchi adapte cette fois une nouvelle du recueil Des hommes sans femmes du célèbre romancier nippon Haruki Murakami. Du récit poignant de l’auteur de 1Q84, l’étoile montante du cinéma japonais en retire la quintessence tragique pour mieux plier l’ensemble à ses obsessions, mais également à son indéniable savoir-faire. Tragique, un mot idoine pour qualifier une partie du travail du cinéaste, tant Drive my car place l’œuvre de Tchekhov au centre des débats tout en assignant à l’ensemble une forte identité issue des pièces antiques. Ainsi, la vie brisée de Yusuke renvoie aussi bien aux malédictions des tragédies grecques qu’au mythe originel œdipien. Si certains procédés sont ici inversés, nul doute que le double/fils illusoire a supplanté le père et a entériné le destin funeste du couple. A partir de ce postulat, Hamaguchi brasse une multitude de thématiques, objets fascinants qui hypnotisent le spectateur, via une mise en scène toujours aussi épurée et poétique chez le réalisateur. Pour les passagers de ce long voyage vers la rédemption, un seul carrefour, la scène et plusieurs routes pour revenir là où tout commence, et surtout où tout renaît.

Dans ces colonnes, j’ai évoqué par le passé le lien parfois ténu entre univers théâtral et cinématographique, de l’attrait des grands maîtres du passé pour les planches (Welles, Manckiewicz, Ozu) et du regain d’intérêt pour l’art de Tchekhov ces dernières années chez Gallienne, Iñarritu et bien sûr Almodovar. Si la fusion des deux mondes existe bel et bien dans Drive my car afin de mettre en exergue le destin de Yusuke et de Vania (au point de la surligner par moment), c’est pour mieux souligner la véritable intention d’Hamaguchi, celle de revenir aux vertus cathartiques du monde du spectacle ou comment soulager culpabilité et expier ses fautes sur et en dehors de la scène.

Certes le réalisateur montre très peu de répétitions ou de représentations à l’écran mais il concentre en revanche toute son attention sur l’influence du spectacle sur les protagonistes, les répercussions diégétiques d’Oncle Vania sur leur quotidien, et la mise en abyme qui en découle. Chacun endosse le rôle de sa vie, à commencer par un Yusuke hésitant, ressassant inlassablement ses répliques dans le cocon faussement réconfortant de sa voiture. En outre, Hamaguchi s’attache aux sources de l’inspiration de l’artiste, les séances de lecture succèdent aux histoires contées par Oto après l’amour, tandis que l’atmosphère feutrée d’une chambre laisse sa place à celle plus structurée d’une salle de réunion. Le cinéaste s’évertue alors à répondre à la question binaire, où trouver les fondements de la création mais également de l’expiation.

Par ailleurs, avec Drive my car, Hamaguchi continue de dresser ses portraits féminins, si graciles, si fragiles, et parfois si ambigus. Témoin laconique, passive, Misaki patiente, observe et puise dans la détresse de celui qu’elle conduit chaque jour, la force pour avancer et enfin se pardonner. Yusuke se transforme alors en reflet, autre double dont le long-métrage ne manque décidemment pas. Puis il y a l’ombre d’Oto qui plane à chaque instant, sa voix, le souvenir de son corps et de ses mots rejaillit aussi bien dans la relation entre Koji et Yusuke que dans leur attitude, leur réponse aux soucis du quotidien.

Seule solution pour se racheter, revenir aux origines du drame, dans un lieu familier, une maison ensevelie ou au volant d’une voiture. Conduire et battre la campagne au son d’une cassette familière, soulager sa conscience, s’affranchir du poids du passé sur la route comme le faisaient Tom Hardy récemment dans Locke ou Robert Pattinson dans Cosmopolis. Lors de ces huis-clos, Hamugachi démontre une maîtrise subtile lors de la restitution émotionnelle de la conductrice ou du passager, des interrogations sibyllines qui traversent leurs esprits lors d’un parcours quotidien au rythme de la lecture d’Oncle Vania. Peu à peu, au fur et à mesure que Yusuke se taira, Misaki rompra le silence. Le dialogue peut alors débuter comme si le rideau s’était enfin levé…

Si Drive my car peut rebuter aussi bien en raison de ses trajectoires foisonnantes que par sa durée, il atteste par contre d’un processus de gestation parfaitement digéré, comme si Hamaguchi saisissait enfin au vol les tenants de la maturité. En amalgamant les mots d’Haruki Murakami à sa vision diaphane, le réalisateur de Senses récite une parfaite leçon d’adaptation sur grand écran.

Film japonais de Ryusuke Hamaguchi avec Hidetoshi Nijishima, Toko Miura, Masaki Okada. Durée 3h00. Sortie le 18 août 2021.

 

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre