Satoshi Kon l’illusionniste

Dreamcatcher

Retour sur la vie et sur l’œuvre de Satoshi Kon, mangaka et cinéaste d’animation, à travers différents témoignages de collaborateurs, critiques ou artistes admirateurs de ses travaux.

Le décès brutal de Satoshi Kon il y a près de onze ans, fut une terrible tragédie, pas seulement pour le petit monde de l’animation mais pour le cinéma tout court, tant son influence s’est étendu au fil des ans sur le septième art en général. Un constat saisissant qui contraste avec une production loin d’être prolifique, quelques mangas seulement, quatre films d’animation et une série télévisée. Pourtant, via ces différents essais, l’homme adepte des rêves éveillés et des réalités multiples a forgé une véritable légende, renforcée un peu plus après sa mort.

C’est pourquoi le documentaire de Pascal Alex Vincent relève à la fois de l’aubaine, permettant aux néophytes de découvrir aussi bien l’homme que l’artiste, mais aussi de comprendre pourquoi la trace laissée par Satoshi Kon subsistera sans doute encore dans les prochaines années. Si l’on peut reprocher à juste titre le caractère académique de Satoshi Kon, l’illusionniste et notamment sa narration articulée chronologiquement autour des différents long-métrages du réalisateur nippon, il faut en revanche se réjouir de la multitude de témoignages recueillis auprès non seulement de spécialistes mais également de grands noms aussi bien du monde de l’animation que du cinéma . De Mamoru Oshii à Marc Caro, de Mamoru Hosada à Darren Aronofsky, tous s’accordent à reconnaître le talent indéniable de l’auteur, souligne son héritage et leur relation avec l’homme. Le documentaire regorge ainsi d’anecdotes parfois truculentes, parfois touchantes, qui raviront même ceux qui pensent à tort tout savoir sur le metteur en scène nippon (à commencer par sa collaboration avortée avec Mamoru Oshii sur le manga Seraphim, ou sa rencontre avec Darren Aronofsky avant la sortie de Perfect Blue).

Si les initiés et quelques cinéphiles ont entrevu la portée de Perfect Blue par exemple ou de Paprika sur le cinéma occidental (qui ont servi en grande partie de matrice respectivement à Black Swan et à Inception), ils ignorent peut être la trajectoire sinueuse empruntée par Satoshi Kon, couvert certes d’éloges critiques mais boudé pendant très longtemps par le public. Grand amateur d’Otomo, Satoshi Kon appartient à une génération qui a largement contribué à l’expansion international de l’anime japonais. Pourtant contrairement à Hayao Miyasaki, Satoshi Kon n’a jamais connu de réels succès au box-office si ce n’est quelques soubresauts pour Paprika. La dimension purement cinéphilique de son cinéma, son ambition, l’ont écarté des faveurs de l’industrie à l’image d’un Mamoru Oshii. Paradoxal quand on contemple aujourd’hui son apport au cinéma mondial en général. D’ailleurs, ses différents revers commerciaux (à commencer par Perfect Blue et Millennium actress) ne l’ont point empêché de percevoir des subventions de différents producteurs. La peur évoquée par ces derniers, celle de ne plus trouver de financement rejoint quelque part la réflexion de Stanley Kubrick lui-même qui expliquait jadis que même en accouchant du plus grand chef-d’œuvre, vous ne pourrez jamais faire de film par la suite si vous subissez un camouflet en salles…

En outre, Satoshi Kon, l’illusionniste permet également de dresser un portrait de l’homme lui-même, et de faire ressortir les facettes méconnues du réalisateur. Si tous s’accordent sur sa profonde générosité, certains évoquent son côté acide, piquant voire profondément caractériel dont il pouvait faire preuve à l’occasion. Perfectionniste, Satoshi Kon méritait vraiment le titre d’auteur (écrivant, dessinant, mettant en scène l’ensemble de ses long-métrages). Excentrique par moments, le metteur en scène possédait un énorme égo, conscient en quelque sorte du génie qui l’habitait.

A défaut d’interpeller par sa construction, Satoshi Kon, l’illusionniste passionne tout autant le novice que le spectateur averti aussi bien par les récits commémoratifs que via les détails foisonnants sur le travail quotidien de l’artiste. Pascal-Alex Vincent remporte son pari, celui d’entrevoir la prépondérance d’un créateur disparu bien trop tôt et qui redonna un nouveau souffle à son art, armé d’une exigence et d’un talent hors-norme.

Documentaire de Pascal-Alex-Vincent avec Mamoru Oshii, Mamoru Osoda, Darren Aronofsky. Durée 1h21. Disponible en vod le 4 août sur OCS.

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre