Serre-moi fort

Gone Girl

 

Lassée et agacée, Clarisse quitte le foyer conjugal et décide de partir pour la mer. Très vite le jeu des apparences se dissipe au profit de l’effroyable réalité…

Une femme s’essaie à un singulier jeu de la réussite, des photos de famille remplaçant les cartes habituellement usitées. Très vite la frustration l’emporte et avec la colère, les souvenirs…Nouveau long-métrage de Mathieu Amalric, Serre-moi fort dévoile les contours d’un ovni inattendu, passé un mystère éventé à la faveur d’une introspection, d’une mise à nu, d’une lutte contre un malaise inexorable, insurmontable. Le cinéaste en progrès constant depuis Tournée, affiche cette fois-ci au-delà de ses qualités poétiques, une réelle maîtrise dans l’art de construire et de déconstruire aussi bien la temporalité du récit que le confort de l’illusion.

Peut on s’évader pour oublier, oublier sans s’évader ou oublier tout simplement, voici la rhétorique à laquelle Amalric s’efforce de répondre durant le road-movie de Clarisse, partagée entre moments fictifs et authentiques, à travers une catharsis de l’imaginaire, idoine pour accepter l’horreur la plus pure. Après vingt premières minutes d’introduction aux allures académiques, le metteur en scène déploie son dispositif narratif à contre-courant tout en concentrant l’attention sur la sophistication de son récit. Si une telle ambition prête au long-métrage un air pompeux, elle permet en revanche de souligner les véritables ressorts plutôt que les artifices, au gré d’une partition jouée à la perfection à l’écran, au sens propre comme au figuré. Ici, au fur et à mesure que les pièces éparses se présentent, le spectateur saisit les enjeux, naviguant dans les couloirs du dédale complexe élaboré par le désespoir de cette femme. Les éléments mémoriels se mêlent aux mirages supposés pour mieux appuyer la tonalité dramatique de l’ensemble.

Serre-moi fort témoigne de l’errance de ceux qui restent, de leur solitude inconfortable, de cette propension à vouloir imaginer ce qui aurait pu être, quitte à endosser le rôle du coupable pour embellir les derniers liens qui nous relient à ceux qui sont partis définitivement. Le défunt ne perd pas seulement ce qu’il possède mais tout ce qu’il ne possédera pas, ne connaîtra jamais. C’est pourquoi le voyage de Clarisse s’éternise dans les limbes de son esprit, tourmenté par ce qui ne sera jamais ou plutôt jamais plus comme avant. Elle cherche une trace, une ancre, quitte à se ridiculiser, brisée par un drame encore frais. Les attaches à ce monde se confondent avec les racines de l’ancien, tâter la poitrine d’un inconnu ou suivre de près le parcours d’une jeune pianiste sont autant d’entreprises déroutantes à même de la ramener dans le présent.

Amalric affectionne les ombres fuyantes, celles qui planent encore et toujours sur les vivants, hantent leurs pensées indéfiniment. Dans Serre-moi fort, le réalisateur leur rend toujours hommage tout en dissociant leur appartenance au réel, en inversant habilement les rôles via la construction mentale de sa protagoniste. Afin d échapper à la folie, d’évacuer le traumatisme, autant sombrer dans un déni tantôt salvateur, tantôt avilissant. Vicky Krieps excelle dans ce numéro d’équilibriste. L’actrice endosse le rôle de sa carrière brisant les frontières sinueuses qui la séparent d’un univers virtuel, véritable puzzle protecteur qu’elle façonne avec brio. L’humiliation et la compassion, le pathos et retenue sont autant d’attitudes contradictoires éprouvées par tous ceux qui croisent la route de Clarisse. Mais au fond une seule pensée les traverse, l’incompréhension face à une situation qu’ils ignorent. En maintenant le doute, en appliquant le principe de l’ellipse pour l’entourage de son héroïne, Amalric confère à son œuvre une crédibilité si difficile à atteindre pour un projet si incongru de prime abord.

Avec Serre-moi fort, Mathieu Amalric confirme son statut d’auteur un peu à part au sein du paysage cinématographique français, tiraillé entre symbolisme ostentatoire et limpidité du propos. Malgré sa forme quelque peu vaniteuse qui laissera certains pantois, Serre-moi fort impressionne par sa force lyrique, son ton mélodramatique toujours juste et bien évidemment par sa figure principale incarnée par une Vicky Krieps au sommet.

 

Film français de Mathieu Amalric avec Vicky Krieps, Arieh Worthalter, Anne-Sophie Bowen-Chate. Durée 1h37. Sortie le 8 septembre 2021

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre