Mourir peut attendre

Jamais plus jamais

 

Retiré des services secrets britanniques, James Bond est contacté par son vieil ami, l’agent américain Felix Leiter pour une mission de routine en apparence. L’objectif,  récupérer un scientifique fraîchement disparu. Le début d’une lutte sans merci contre un adversaire redoutable nanti d’une technologie destructrice.

Figurant parmi les franchises de la culture populaire les plus anciennes sur la scène cinématographique, la licence James Bond fut également l’une des premières à entrer dans le processus de déconstruction et surtout de démythification du héros omnipotent (si l’on excepte le Superman 2 de Lester/Donner mais la saga de l’homme d’acier comprend bien moins d’opus que celle consacrée à l’agent secret britannique). En 2006, producteurs et le réalisateur en place, Martin Campbell insufflèrent une large part de vulnérabilité au serviteur de sa Majesté, à l’occasion d’un reboot fort réussi, Casino royale. Délesté des gadgets et des prouesses surdimensionnées, le grand public découvrait alors des facettes jusque là inexploitées du personnage, une certaine sécheresse, un côté abrupt et surtout l’abandon partiel de ce flegme charismatique qui fit sa gloire sous les traits de Sean Connery bien sûr. Pourtant, critiques et spectateurs adoptèrent avec joie ce total bouleversement, appuyé par la prestation du nouveau visage Daniel Craig, découvert peu avant par Matthew Vaughn dans le sous-estimé Layer Cake. Cinq films portés par ce même Daniel Craig ont permis de reconsidérer l’intérêt attribué à la franchise, évaluée à juste titre comme une œuvre honnête de série B jusque là. Mais entre-temps les travaux donc  Campbell puis de Sam Mendes sur Skyfall ont rebattu les cartes et propulsé la série parmi au rang titres des respectables, dignes d’intéresser même les cinéphiles…

Outre l’entreprise de déconstruction puis de reconstruction du mythe avec Spectre, la période Daniel Craig s’est largement épanchée sur le passé de l’espion tandis que le Commander Bond tournait sans cesse le regard sur les démons d’antan. Ses parents, Vesper…bref une madeleine de Proust pas toujours bien employée à bon escient…sans compter la propension des cinéastes à revisiter tous les grands moments de la saga, des ennemis historiques à commencer par Blofeld jusqu’aux clins d’œil appuyés dans Spectre (de l’Homme au pistolet d’or à Bon baisers de Russie). C’est pourquoi, au moment de clore justement l’ère Daniel Craig, le choix de Fukunaga pour diriger Mourir peut attendre relevait sur le papier du choix pertinent. Le cinéaste, aux commandes de la première saison de True detective, a fait ses preuves lorsqu’il s’agissait de mettre en exergue le poids de la culpabilité et de faire rejaillir les démons du passé cités précédemment.

La scène de pré-générique, marque de fabrique de la saga, confirme alors les bonnes dispositions de Fukunaga. Après un passage digne de l’introduction d’un slasher des années quatre-vingt, le réalisateur mène tambour battant une première échauffourée tout en semant le doute. On retrouve alors la patte du metteur en scène de True detective saison une. Malheureusement, très  vite, la magie s’estompe. Fukunaga souffre du syndrome des réalisateurs du petit écran passés derrière le grand écran. A savoir la gestion de la temporalité du récit qui s’étire inexorablement et surtout inutilement faisant de Mourir peut attendre l’épisode le plus long (trop) de la saga. Si l’on peut reprocher le côté prolixe, c’est surtout en raison du manque de maîtrise des codes mélodramatiques utilisés par Fukunaga. Contrairement à Martin Campbell ou à Sam Mendes, Fukunaga échoue à émouvoir, engoncé dans un surplus ostentatoire lacrymal qui peine à convaincre. Un effort louable mais un essai non transformé donc, jusqu’à une conclusion courageuse qui ne manquera pas de diviser la communauté de fans.

Cette période Daniel Craig impliqua un long voyage dont l’Omega Mourir peut attendre pourra à raison décevoir les attentes de ceux et celles convaincus par les travaux de Sam Mendes et de Martin Campbell. Pourtant, aveuglés par ces éclaircies, tous ont malheureusement perdu de vue la place de la saga au sein du monde cinématographique : celle d’une usine à fabriquer des produits calibrés évoquée plus haut dans ces lignes, mais point la matrice à chef-d’œuvre potentiel que l’on a voulu survendre ces dernières années…

Film britannique de Cary Joji Fukunaga avec Daniel Craig, Léa Seydoux, Rami Malek. Durée 2h43. Sortie le 6 octobre 2021

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre