The French Dispatch

Les contes d’Anderson

 

Trois histoires illustrant trois articles d’une revue américaine publiée dans une ville fictive française au siècle dernier.

Quel est le point commun entre un peintre meurtrier incarcéré, une gardienne pénitentiaire, des étudiants militants adeptes des échecs, et un commissariat aussi bien réputé pour son responsable taciturne que son chef cuisinier hors-pair ? Réponses, une enclave française iconoclaste, Ennui sur Blasé, une revue venue d’Outre Atlantique pour couvrir l’actualité citadine florissante et un regard, celui d’Arthur Howitzer et de son équipe de journalistes, un poil en dehors des standards du système en vigueur.

Pour son dixième long-métrage, Wes Anderson propose un impressionnant patchwork graphique sur le papier dans lequel on retrouve une multitude d’inspirations et de références culturelles ou cinématographiques, à commencer par le portrait d’un Paris quasi uchronique et le renvoi aux plus belles années du magazine le New Yorker. S’appuyant sur un casting haut de gamme, The French Dispatch n’a qu’un seul but, celui de tourner des pages, celles narrant la vie quotidienne d’une ville pas comme les autres, abritant en son sein artistes et bandits, résignés et rêveurs, héros et perdants. Pour mieux saisir aussi bien le travail laborieux de ces correspondants uniques que les tribulations des habitants d’Ennui sur Blasé, il suffit à la revue de Liberty de circonscrire chaque fait divers par des articles bien troussés, et pour Wes Anderson de retranscrire ces mêmes articles ciselés par des sketches aux saveurs aussi variées que les plats du lieutenant Nescafier.

Avec The French Dispatch, Wes Anderson témoigne une nouvelle fois de sa faculté à miniaturiser le monde, à plier à sa convenance les limites spatiales mais cette fois-ci également temporelles qui régissent l’existence humaine. Comme souvent chez le cinéaste, on peut apercevoir quelques tranches de vie savoureuse, annonciatrices des événements à venir, à travers les fenêtres aux couleurs chatoyantes, long travelling à l’appui quitte à imiter Orson Welles dans ce délicat exercice.

D’ailleurs le renvoi à Orson Welles ne s’arrête point au travelling, puisque le sujet même de The French Dispatch  rappelle les rapports étroits qu’entretiennent le journalisme et le cinéma. Qui dit Welles dit bien évidemment Citizen Kane, mais on peut également citer John Ford évidemment, Michael Mann, George Clooney, David Fincher et…Howard Hawks à qui Wes Anderson rend hommage et notamment à sa truculente comédie La dame du vendredi. Tout comme son aîné, Wes Anderson adopte l’humour, le cynisme parfois, pour traiter de sujets brûlants et clamer une véritable ode à la liberté. Liberté d’expression, être libre d’aimer et bien sûr de créer. L’interrogation d’ailleurs peu discrète de Wes Anderson n’est autre que celle de toutes les artistes : comment façonner à demi-mot le chef-d’œuvre de sa vie, où puiser l’inspiration, et est on prêt à tout sacrifier pour y parvenir…y compris sa vie.

Wes Anderson échafaude son plan d’ensemble comme les journalistes du French Dispatch conçoivent leurs articles ; avec minutie, soin, poésie, ambition…quitte à en faire trop, le gros défaut, récurrent chez le réalisateur. Mêlant couleur, noir et blanc voire animation, chaque saynète déploie trésors d’ingéniosité ou malheureusement parfois de prétention pour faire mouche, pour percuter la rétine du spectateur, à grand coup de références ou clins d’œil cinématographiques. Howard Hawks comme évoqué précédemment, mais aussi Jacques Tati ou François Truffaut. Mais à force de citations, la structure même du récit perd de sa cohésion, de sa personnalité ce qui est fort dommageable. Fort dommageable comme la propension du cinéaste à recycler encore et toujours certains plans jusqu’à la nausée…

Des points forts regrettables donc qui contrastent avec l’habilité du metteur en scène à faire coexister des personnages iconoclastes calqués sur une photographie rutilante. Des protagonistes raccords avec l’univers décalé de l’auteur, en contradiction avec les normes, avec leur époque. Un univers bâti sur un seul mot d’ordre, la correspondance verticalité-horizontalité de sa composition qui associe si bien ascension et travelling d’exposition. Une marque de fabrique en somme.

Si The French Dispatch n’innove en rien la formule usuelle d’un Wes Anderson en panne d’imagination par moments, il parvient tout de même à transporter le spectateur aidé par son parfum mélancolique et à le charmer durant un voyage au pays de l’innocence reine, celle prônée par les derniers artistes.

 

Film américain de Wes Anderson avec Bill Murray, Tilda Swinton, Lea Seydoux, Benicio Del Toro, Frances Mac Dormand, Timothée Chalamet. Durée 1h48. Sortie le 27 octobre 2021

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre