Django

L’ange de la mort et son cercueil

Un homme mystérieux traîne un lourd cercueil derrière lui, en plein désert. Il sauve une jeune femme des griffes de soldats peu scrupuleux puis se rend en ville pour débuter une guerre aussi bien avec les autorités locales que les rebelles de la région. Une odyssée singulière commence…

Il est fort regrettable que le legs de Sergio Corbucci perdure aujourd’hui via le Django Unchained de Quentin Tarentino. Si le fantasque cinéaste ne s’est jamais caché avoir puisé son inspiration dans l’œuvre de l’italien, il n’en a jamais retiré l’âme ou la subtilité, derrière le déchaînement de violence présent il est vrai également chez Corbucci. Attribuons donc tout de même à Tarantino d’avoir extirpé des profondeurs de l’oubli un auteur incontournable du cinéma transalpin, encore trop méconnu de nos jours d’un large public.

Sergio Corbucci peut se targuer d’un profond éclectisme au niveau des genres abordés : polar, comédie de mœurs, mélodrame ou péplum. Mais c’est bel et bien pour ses westerns spaghetti que le compatriote de Sergio Leone entrera dans la postérité avec des classiques incontournables tels que Le grand silence et bien évidemment Django. Lorsque l’on évoque la filmographie de Sergio Leone, la thématique du nihilisme revient toujours à un moment ou un autre. Un nihilisme dont Corbucci va faire sa profession de foi avec Django, deux après le premier volet de la Trilogie du dollar de Leone, véritable peinture au vitriol de la noirceur humaine…

La première scène esquisse avec une justesse équivoque le tableau absurde désiré par Corbucci et annonce le calvaire à venir. Un homme tire péniblement un mystérieux cercueil. Il s’arrête et observe une femme malmenée et torturée. Ses geôliers sont exécutés puis remplacés par leurs bourreaux…L’homme alors sans nom intervient et abat froidement la bande. Durant cette scène, Corbucci n’épargne ni les spectateurs et encore moins la pauvre Maria, victime aussi bien de ses  gardiens que de l’action tardive de Franco Nero. Ce dernier revêt les atours d’un ange exterminateur venu annoncer une fin du monde imminente. Corbucci rappelle aux origines bibliques du western, attribuant ainsi les deux visages divins à son protagoniste, Django revêtant à tour de rôle les habits christiques et antéchristiques.

Tout comme l’homme sans nom de Sergio Leone, Django doit beaucoup au Yojimbo* d’Akira Kurosawa, long-métrage qui avait fortement impressionné Corbucci, Leone mais également Clint Eastwood. Et à l’instar de son modèle japonais, Django se joue de deux bandes rivales aussi corrompues l’une que l’autre, faisant preuve d’une amoralité naturelle. Django endosse pleinement le rôle d’héraut de la mort elle-même, exécutant froidement ses ennemis ou vendant des armes au plus offrant. Durant sa quête morbide, seule la grâce de Maria pourra peut être le ramener vers le salut.

Cependant Corbucci refuse toute once d’espoir à ses protagonistes en les enfermant dans un environnement que l’on qualifierait aujourd’hui de post apocalyptique. Prisonniers d’une ville fantôme, tout n’est que boue ou crasse et finit par vous salir. Corbucci refuse de filmer les espaces avec lyrisme à l’image des grands maîtres américains. Il préfère souligner l’aridité d’un monde au sein duquel la seule issue est de dépérir avec lui. Quant aux quelques occupants, ils sont bons à jeter. Entre des soldats américains grimés comme les hommes du Ku Klux Klan et des rebelles mexicains plus cupides qu’épris de liberté, aucun ne mérite d’être sauvé…aucun sauf un pauvre tenancier oubliant sa survie au profit d’une prostituée, elle-même jouet des deux camps. Quant au ton absurde, il  se juxtapose à la violence croissante ; une violence sourde, abjecte, que Corbucci filme intelligemment ; crûment lorsque l’action s’initie, élégamment pendant son déroulement (hors-champ) puis brutalement lorsque le résultat, vision insoutenable s’affiche à l’écran. Quant à Franco Nero, il crève littéralement l’écran, pendant crédible de Clint Eastwood chez Leone.

Si la mémoire collective retient plus volontiers la trilogie du dollar de Sergio Leone, il ne faut point en revanche écarter la contribution majeure de Sergio Corbucci au western spaghetti et au western tout court. Par son refus des concessions, son esthétique choquante et sa mécanique tragique qui vire à l’absurde, Django ne prolonge pas seulement le travail de Leone mais prépare lui aussi la gestation d’un projet américain aussi fou, celui de La horde sauvage de Sam Peckinpah.

Film italien de Sergio Corbucci avec Franco Nero, José Bodalo, Loredana Nusciak. Durée 1h32. 1966. Sortie en Blu-ray aux éditions Carlotta le 3 novembre 2021

*Une interrogation s’impose : la culture japonaise et notamment le mangaka Kazuo Koike s’est elle en retour inspirée de Django, avec le manga culte Lone wolf and cub ? Le ronin Ogami Itto et Django partagent des similitudes troublantes (d’ailleurs dans son landau, Ogami Itto finira par dissimuler une mitrailleuse lourde comme Django dans son cercueil).

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre