El Chuncho

Il était une première fois la révolution

1910, Mexique. Leader d’un groupe de guérilleros, El Chuncho hésite entre combattre pour la révolution en cours et s’enrichir en revendant des armes au général Elias. Après un braquage de train, il fait la connaissance d’un mystérieux américain aux troubles desseins, qu’il ne tardera pas à enrôler dans son équipe…

Durant l’assaut d’un train transportant aussi bien civils qu’armes et munitions, un membre du commando finit par débusquer un des soldats, caché au sein d’un wagon. Une courte rixe s’ensuit. L’assaillant finit par abattre froidement le soldat lors de sa fuite. Ironie du sort, quelques instants plus tard, il se rend compte que son opposant avait eu le temps de le poignarder. Derniers paroles, je suis mort, prononcées sur un ton entre froide résolution et humour noir…Une scène quasi absurde qui résume à elle seule, El Chuncho ou Quien sabe (qui sait ?) véritable titre original.

Sorti en 1967, El Chuncho lance la mode des westerns basés sur la révolution mexicaine, mode qui trouvera son apogée via le chef-d’œuvre incontournable de Sergio Leone, Il était une fois lavolution. Or, si El Chuncho n’atteint pas les cimes du long-métrage esquissé par le grand maître transalpin, il a le mérite aussi bien d’en poser d’une certaine manière les fondations et surtout d’élever Damiano Damiani à un rang bien plus important que son statut d’honnête artisan. Le cinéaste italien, réputé surtout pour ses polars, fait avec El Chuncho une incursion remarquée dans le genre, aidé par le scénario délicieux imaginé par Salvatore Laurani et Franco Solinas (qui a collaboré entre autre avec Nicholas Ray, Costa Gavras ou encore Joseph Losey).

Si El Chuncho ne déroge pas au nihilisme qui imprègne le western italien sous la férule de Sergio Leone ou de Sergio Corbucci, le film de Damiano Damiani emprunte encore plus volontiers le chemin de l’absurde à l’image de la scène évoquée précédemment. Afin d’arpenter cette route sinueuse, jonchée de cadavres, d’excès, de rires et de larmes de sang, Damiani cultive l’art du contre-pied et érige El Chuncho en farce iconoclaste dont le grand ordonnateur, Gian Maria Volonté se joue de tout et de tout le monde y compris de la mort. Dès les premières minutes, Damiani adopte une posture désinvolte, envoyant des révolutionnaires vers le peloton d’exécution au pas de course et le sourire aux lèvres. Mais le cinéaste italien refuse la parure romantique classique en suivant un groupe de faux combattants de la liberté mais vrais escrocs, capable des pires bassesses pour de l’argent tandis que le monde s’écroule autour d’eux. Ici, on tire dans le dos, on abat des prisonniers désarmés ou on laisse de pauvres hères à leur sort se faire décimer par l’armée…

Pourtant en dressant le portrait de ces salauds ordinaires, Damiani fait preuve d’une véritable subtilité, passées les exécutions sommaires, et n’alourdit pas son propos d’un manichéisme standard ou d’une morale préfabriquée. Au cœur de la tourmente et rongés par le doute, El Nino et El Chuncho forgent une étrange amitié, renforcée étrangement par la trahison et l’ambition. Chacun tergiverse au moment crucial ignorant l’étape qui les conduirait au sommet et se résigne de fait à un sort moins envieux. Dans ces moments, Damiani joue avec habileté avec ce fameux art du contre-pied, sur le fond bien sûr mais également sur la forme. Ici, les personnages sont surnommés à défaut du héros anonyme de Leone. El Nino et El Chuncho reflètent quant un eux pleinement deux images symétriquement opposées ; les allures de dandy d’El Nino contrastent avec celle plus bourrue d’El Chuncho. L’un s’arme de patience, impressionne par sa méticulosité, étonne par son ascétisme. L’autre incarne le chaos à l’état pur, jamais satisfait et pourtant fidèle à des principes élémentaires. Puis quand le spectateur craint le calvaire à venir lors d’une tragédie en cours, Damiani répond une nouvelle fois par l’absurde. Impossible de ne pas sourire lorsqu’El Chuncho préfère administrer une drogue hallucinogène son comparse victime d’une crise de paludisme, au lieu de ses cachets de quinine. Pareille réussite tient également dans l’interprétation impeccable de Gian Maria Volonté, de Lou Castel mais également de Klaus Kinski, à la fois inquiétant et émouvant dans son rôle de prêcheur rebelle.

Véritable film culte, El Chuncho n’épargne rien ni personne, ne laisse en aucun cas indifférent et se démarque par sa fausse entreprise politique pour mieux répudier toutes les structures régissant aussi bien l’ordre en place que les forces de contestation. A l’instar de son protagoniste, le long-métrage repose en somme sur un véritable esprit anarchique, esprit qui lui confère tout son charme et surtout toute sa cohérence.

 

Film italien de Damiano Damiani avec Gian Maria Volonté, Martine Beswick, Lou Castel. Durée 1h58. 1967. Sortie en Blu Ray aux éditions Carlotta le 3 novembre 2021. Reprise le 17 novembre 2021

Articles relatifs :

About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre