L’échine du diable

Je suis un fantôme

Durant la guerre d’Espagne, Carlos, fils d’un résistant communiste récemment tombé au combat, est confié aux soins de l’orphelinat de Santa Lucia par son tuteur. Son arrivée perturbe un peu plus le cours de la vie quotidienne, celle d’un établissement rongé chaque jour par la misère. Très vite, Carlos rencontre un esprit d’outre-tombe bien décidé à réclamer réparation à la suite d’une tragédie innommable.

Un jeune garçon voit son ami, blessé grièvement au crâne, agoniser lentement ; tandis que le sang coule abondamment, une bombe vient s’écraser sur le sol…des minutes interminables et un spectacle insoutenable pour Jaime…Avec cette ouverture fort bien maîtrisée, Guillermo Del Toro entrait définitivement dans l’âge adulte, L’échine du diable devenait alors presqu’instantanément le film le plus abouti de sa jeune carrière. Remarqué pour ses deux premiers opus fantastiques, Cronos et Mimic, le cinéaste mexicain affichait déjà des qualités évidentes mais faisait preuve d’inconstance dans sa mise en scène lors des moments cruciaux. Si L’échine du diable ne corrigerait pas totalement ce défaut, ce troisième long-métrage édifierait en revanche les fondations de sa filmographie à venir.

Ainsi Guillermo Del Toro se métamorphose alors en conteur au premier sens du terme et se plaît à peupler son univers naissant de multiples démons et merveilles, témoins innocents ou monstres à visage humain. Puisant son inspiration chez Luis Buñuel, Charles Laughton, Mario Bava ou encore Louis Malle, le réalisateur esquisse un tableau gothique au ton ocre, rappelant aussi bien l’atmosphère étouffante de l’environnement que l’enfer né du conflit civil qui déchire le pays. Après des premières minutes éprouvantes, le metteur en scène s’évertue à caractériser l’ensemble de ses protagonistes, introduisant un quasi film choral tant il réussit à ancrer efficacement un nombre relativement important de personnages, scindant sciemment le monde des adultes désabusé, en proie au chaos extérieur, et celui de l’enfance, encore crédule, nourrissant quelque espoir de salut.

Ici la rencontre des monstres et des êtres candides chers à Del Toro s’effectue naturellement tandis que le propos politique s’harmonise avec les élans poétiques clamés par le docteur Casares. Des monstres à la recherche d’une humanité perdue, souvent impuissants sexuellement, handicapés ou ravagés par la haine. Certains tentent tout pour recouvrer toutes leurs facultés, à commencer par leur virilité, quitte à céder à d’improbables superstitions et à ingérer des potions alchimiques d’un autre âge.  Pour d’autres, sauvegarder un trésor pour une cause perdue ou tenter de l’arracher à ceux qui ont juré de le protéger relève de la même obsession, de la même folie tandis qu’à l’extérieur le monde brûle. Havre d’une paix relative, l’orphelinat est hanté par les fantômes du passé, pas seulement celui de Santi mais également par la rancœur larvée de Jacinto ou l’époux de Carmen dont le lourd héritage menace la quiétude de l’établissement.

Le cinéaste s’éprend alors de cette jeunesse victime de la folie des anciens, digne d’être sauvée à condition qu’elle accomplisse une initiation cathartique et reprenne le flambeau d’une justice délaissée par leurs aînés. A l’image de la bombe prête à exploser à tout moment, une autre épée de Damoclès plane. Le spectre qui soupire devient messager d’une future apocalypse dont tous ne sortiront pas indemnes. La mécanique de l’horreur prend forme non pas dans l’élément surnaturel mais bel et bien sous les traits d’un homme aveuglé par l’ambition et rongé par la vengeance envers ceux qui l’ont abandonné. Le spectateur se tétanise beaucoup plus face à la vérité abjecte qui éclate plutôt que devant les visions d’un revenant venu humblement réclamer son dû.

A la vue d’un dispositif aussi soigné, on regrette une dernière partie beaucoup moins sophistiquée, encombré d’artifices inutiles et surtout investie d’une propension à assurer un service minimum quitte à s’engluer dans des poncifs grossiers. Des points noirs contraires aux velléités de l’ensemble et d’un dernier twist pour le coup assez bien amené.

Malgré ces anicroches, L’échine du diable fascine par sa faculté à déstabiliser les attentes au moins pendant les deux premiers tiers et à mettre en abîme les différentes strates d’un enfer sur terre. Véritable matrice de travail, le long-métrage annonce la période faste du cinéaste, ses trois œuvres majeures qui s’ensuivront, Hellboy, Blade 2 et son autre incursion dans la guerre civile hispanique, sa pièce d’orfèvre, à savoir Le labyrinthe de Pan.

Film mexicano-espagnol de Guillermo Del Toro avec Marisa Paredes, Eduardo Noriega, Federico Lupi. 2001. Sortie le en blu-ray et en coffret ultra-collector aux Editions Carlotta le 24 novembre 2021.

About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture