Les Olympiades

Les corps impatients

Paris, treizième arrondissement, quartier des Olympiades. A la recherche d’un colocataire, Emilie fait la connaissance de Camille et finit par s’éprendre de lui. Camille est attiré par Nora elle-même fascinée par la mystérieuse Amber. Un garçon, trois filles et une myriade de possibilités pour s’aimer, se déchirer ou se lier d’amitié dans ce décorum particulier de la capitale…

De retour des Etats Unis après son incursion dans le western avec Les frères Sisters, Jacques Audiard décide d’adapter à l’écran trois nouvelles graphiques de l’auteur américain Adrian Tomine et d’en transposer l’action au cœur d’un des quartiers parisiens les plus singuliers. Pour concevoir le scénario, il a choisi de collaborer avec deux réalisatrices, Léa Mysius et Céline Sciamma dont l’influence se fait ressentir durant tout le long-métrage. Une manière comme une autre de célébrer l’union artistique entre deux des grands noms en activité du cinéma français. Ou comment les perdants magnifiques chers à Audiard allaient répondre aux questions de Céline Sciamma sur la libération des corps ou sur les troubles concernant leur identité sexuelle…

D’emblée, Audiard refuse toute vision idyllique et balaie une éventuelle romance avec en toile de fond les attraits touristiques de la capitale. En usant du noir et blanc, il renforce le travail photographique pour mieux souligner le contraste architectural du quartier des Olympiades, vaste chantier de tours parfois encore en construction, complexe urbain froid et moderne, proche des grandes mégalopoles,  dépareillant avec l’histoire même de Paris. Pourtant, cet espace déshumanisé en apparence regorge d’activité, activité alimentée par un important brassage culturel organisé aussi bien autour de la présence de la communauté asiatique (dont est issue d’ailleurs Emilie) que celle de l’université. Au milieu de cet amalgame troublant, il devient alors difficile de trouver un peu de réconfort, d’espoir, si ce n’est en regardant par la fenêtre des monuments si loin et si proches ou en étreignant un autre corps, souvent étranger…

Emilie, Camille et Nora peinent à tisser des liens, embarqués dans le quotidien trépidant nourri aux réseaux sociaux et relations éphémères. La recherche du foyer, élément récurrent chez Audiard prend ici sa source dans le délitement des structures familiales traditionnelles, piégées par un individualisme entropique croissant qui isole les individus. Ni les places festives, ni les bancs de l’université et encore moins les lieux de travail ne garantissent l’épanouissement des rapports sociaux. Quant aux histoires d’amour éventuelles, elles laissent place à des liaisons fugaces, propices à la recherche d’un plaisir instantané. On aime plus vite, on s’attache peu, on se cherche pour finalement revenir à la case départ et constater que l’essentiel se trouvait là sous nos yeux. Entre-temps la cruauté frappe, incite les uns et les autres au cynisme, à l’amertume. La scène durant laquelle Emilie essaie vainement de joindre sa main à celle d’un Camille qui s’efface sans un mot résume à elle seule la dureté d’un monde dans lequel l’humiliation peut prendre des tournures très différentes.

Ne reste plus que le désir pour palier des sentiments incertains, désir qui étire ou au contraire accélère le temps. Chacun espère, se lasse, perd patience. Dans cet exercice périlleux, Audiard rejoint les subtilités de la mise en scène de sa coscénariste Céline Sciamma. Les corps s’enlacent sans jamais trouver l’ouverture tandis que les regards furtifs entretiennent l’appétence envers l’être de toutes les convoitises. Des instants incandescents dont on ressort plus légers pendant quelques heures, libéré d’un malaise indicible, indescriptible. Mais pour approfondir une relation, ouvrir la discussion, éclosent des méthodes improbables comme cette vidéoconférence à caractère sexuel qui servira de socle à un véritable échange…

Toujours efficace dans la direction de son casting, Audiard révèle ici Makita Samba et surtout Lucie Zhang, dont l’interprétation à fleur de peau épouse parfaitement le caractère volcanique et sensuel du long-métrage.

Poème urbain lancinant, Les Olympiades marquent une coopération fructueuse entre trois cinéastes à défaut de s’ériger en œuvre majeure pour Jacques Audiard. Malgré une touche parfois naïve, et sous ses travers cyniques, le dernier film du réalisateur moult fois récompensés, émeut par sa capacité à cerner la solitude de ces déshérités des sentiments.

Film français de Jacques Audiard avec Lucie Zhang, Makita Samba, Léa Myisus. Durée 1h46. Sortie le 3 novembre 2021.

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre