Les amants sacrifiés



Les amants crucifiés

Japon. Kobe. 1941. Couple bourgeois moderne et uni, Yusaku et Sakoto ne se préoccupent guère du conflit mondial en cours et du changement de cap opéré par le Japon dans sa politique internationale. Pourtant leurs vies seront profondément bouleversées après le voyage pour affaires de Yusaku en Mandchourie. Yusaku commence alors une quête qui le mènera aux portes de l’enfer…

Poussée par une anxiété incontrôlable mêlée à une curiosité presque insatiable, une jeune femme décide de visionner un film au contenu mystérieux, dissimulé par son époux. Alors qu’à contrechamps un spectacle insoutenable se déroule sous les yeux de la protagoniste, Kurosawa choisit de concentrer la caméra sur les réactions de Sakoto, le visage demeurant d’abord impassible puis peinant à contenir les effusions d’effroi qui la parcourent.

Lion d’argent au festival de Venise 2021, Les amants sacrifiés marquent une collaboration remarquée et remarquable entre le mentor Kiyoshi Kurosawa et son ancien élève devenu depuis l’étoile montante du cinéma nippon, Ryusuke Hamaguchi, co-crédité du scénario. En revanche, de prime abord, cette coopération inattendue suscitait une interrogation de taille, à savoir comment concilier l’univers mélodramatique du scénariste à celui peuplé de fantômes du metteur en scène. En outre, le sujet brûlant ravive des plaies douloureuses, le long-métrage se base en effet sur les actes ignominieux commis par le Japon durant la Seconde Guerre Mondiale, notamment ceux perpétrés durant l’occupation de la Mandchourie. Un concept très éloigné de la zone de confort prisée aussi bien par Kurusawa qu’Hamaguchi.

Hors, scénaristes et metteur en scène vont non seulement parvenir à fusionner leurs thématiques fétiches mais également réussir à cohabiter sous l’égide d’une histoire étrangère à leurs critères artistiques. Mieux encore, le choix même de cette histoire permet à tous de coexister de façon crédible et fluide. En effet, on assiste à plus qu’un mariage harmonieux entre mélodrame et thriller quasi horrifique car le tour de force réalisé par Kurosawa réside dans l’entretien d’un véritable lien d’interdépendance entre les deux genres à l’image du couple de personnages à l’écran. Si Yusaku ne peut vivre sans Sakoto, mélodrame et thriller puisent quant à eux leur essence fondamentale à l’intérieur même des mécanismes naturels présents dans l’autre. Ainsi, l’évolution de Sakoto, de sa relation intime et maritale avec Yusaku se renforce au fil de la découverte du lourd secret qui hante son époux et motive son ambition. A partir de ce postulat, Kurosawa déplace les pièces de l’échiquier du destin tandis que les deux amants usent de subterfuges habiles pour mieux tromper l’ennemi quitte à méprendre son partenaire. Dès le départ, le cinéaste distribue les rôles à travers le film amateur tourné par Yusaku. Ce dernier, réalisateur de son long-métrage amateur devient grand architecte alors que Sakoto, actrice se soumet à ses directives tout en improvisant au fil du temps.

Le dispositif en place souligne alors aussi bien les préoccupations usuelles de Kurosawa et d’Hamaguchi que leur attachement à un passé aussi bien cinématographique que sociétal. Lorsque Yusaku évoque au détour d’un dialogue Kenji Mizoguchi, le metteur en scène rappelle forcément le combat de son illustre aîné contre les horreurs de la guerre ainsi que la puissance mélodramatique de son œuvre intimement connectée à l’aura de ses personnages féminins. Quant aux spectres qui jalonnent la filmographie de Kiyoshi Kurosawa, ils se tapissent dans l’ombre de l’Histoire, incarnés par un Japon que ne reconnait plus Yusaku, nostalgie d’une époque heureuse désormais révolue. Les dernières paroles prophétiques et amères de Sakoto se rient d’un système gangréné par l’entropie et le dessein conquérant qui l’anime. Un constat bien plus terrifiant encore que les souffrances endurées par un jeune résistant martyr pour la cause ou des cobayes de camps d’expérimentation conçus par des savants fous totalitaires.

Mais au-delà de la vision politique et historique qui transpire à travers son récit d’espionnage, Kurosawa mû par une finesse et une retenue encore plus grande qu’à l’accoutumée, émeut lorsqu’il retranscrit les contours mélodramatiques du script d’Hamaguchi. Les amants sacrifiés succèdent aux amants crucifiés de Kenji Mizoguchi alors qu’Issey Takahashi crève l’écran lors de cinq dernières minutes placées sous un ciel apocalyptique puis poétique.

Film japonais de Kiyoshi Kurosawa avec Yû Asoi, Issey Takahashi, Hyunri. Durée 1h55. Sortie le 8 décembre 2021.


Share

About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture