The King’s Man: première mission



Spy game

Première Guerre Mondiale. Le duc d’Oxford use de son influence pour empêcher son fils unique de se rendre sur le front. Pourtant, le conflit rattrape ce pacifiste convaincu lorsqu’il décide d’enquêter sur le mystérieux moine russe Raspoutine afin d’éviter une future déconvenue à la Grande-Bretagne. Son investigation va le mener tout droit vers un complot d’une envergure inimaginable. Dans sa quête, il ne pourra compter que sur ce fils qu’il désirait tenir éloigné de la bataille et sur deux domestiques plus aguerris au métier des armes qu’aux tâches ménagères.

En 2010, trois cinéastes délivraient leur propre vision du comic book moderne sur grand écran. Trois réalisateurs qui portaient plus ou moins malgré eux l’avenir du cinéma de genre en général. Edgar Wright avec Scott Pilgrim, James Gunn avec Super et Matthew Vaughn avec Kick-ass. Trois metteurs en scène maniant un ton farceur et iconoclaste. Plus d’une décennie plus tard, certains ont déçu les attentes, la faute à un manque flagrant de maturité, cause directe de promesses qui s’évanouissent et surtout une incapacité flagrante à aller de l’avant. James Gunn agace désormais, l’outrance a supplanté le propos. Edgar Wright oublie le fond au profit d’une forme ostentatoire. Quant à Matthew Vaughn, après un passage réussi sur la franchise X-men, il se consacra à l’adaptation de la saga dessinée Kingsman, imaginée par Mark Millar, créateur égalementde Kick-ass. Après un premier volet réussi, Vaughn s’enlisa dans une surenchère naturelle qui desservit une suite beaucoup moins maîtrisée.

Cependant, contrairement à ses confrères sus cités, Matthew Vaughn peut adopter différentes tonalités, aussi bien dans un même récit qu’entre des œuvres bien distinctes. S’il peut faire preuve d’un humour exagéré, celui que l’on peut reprocher souvent à raison à James Gunn et de temps à autres à  Edgar Wright, Vaughn en revanche ne tombe jamais totalement dans le pastiche vulgaire et puise dans cette veine comique, l’ironie cinglante qui fait défaut aux deux autres. Ainsi, derrière des allures de parodie mal dégrossie, Kick-ass et Kingsman nourrissent une véritable réflexion sur leur propre identité. En outre, Vaughn préféra un traitement beaucoup plus élégant à ses autres bébés, Layer Cake, Stardust et bien sûr X-men first class.

D’ailleurs, The King’s Man : première mission présente de nombreuses similitudes avec le meilleur volet des aventures cinématographiques des X-men. Pour conter les origines de la mystérieuse organisation d’espionnage, Matthew Vaughn  plongeses protagonistes en plein cœur de la Première Guerre Mondiale et introduit sa démonstration par un procédé identique à celui d’X-men first class. Cependant, très vite, la torsion à l’Histoire semble tourner à la très mauvaise caricature et Vaughn se perd alors dans son introspection, certes légitime, au profit d’effets un poil racoleurs. L’ombre de Kingsman 2 : le cercle d’or plane alors tandis que le réalisateur se répète, forçant le trait jusqu’à plus soif. Rejoint il donc ses comparses Gunn et Wright dans l’échec ? Non, car après quarante premières minutes durant lesquelles Matthew Vaughn paraît s’enliser, tout devient clair, limpide. Quand l’absurde se juxtapose à la fatalité, le long-métrage se dégage de ses excès certes jubilatoires mais grandiloquents, pour mieux distiller le malaise. Sous ses faux airs de comédie d’espionnage historique, The King’s Man : première mission n’oublie pas de souligner habilement l’horreur de la guerre, via une scène lourde de symboles et de conséquences. On s’aperçoit que depuis le départ, Vaughn semait subrepticement les graines dramatiques qui habitent son film. La charge faussement héroïque des alliés qui vire au carnage, témoigne en quelques secondes de l’enfer des tranchées. Dans ces moments funestes, Vaughn oublie cette parodie baroque pour laisser éclater le tumulte de l’Histoire, ses victimes, leur sang et leurs larmes.

En outre, pendant que le public s’immerge dans les fastes graphiques chers au metteur en scène, plan-séquences et autres cascades aériennes vertigineuses à l’appui, Vaughn lui s’adonne à son activité de prédilection, conter une initiation, proche de celles contées dans son X-men First class ou dans Layer Cake. Ici, point de passage à l’âge adulte comme dans Stardust ou Kick-ass, juste une prise de conscience, reconnaître les racines d’un mal élémentaire pour mieux les arracher d’une terre agonisante.

Plus qu’un retour aux sources, The King’s Man : première mission confirme le réel savoir faire se son auteur, qui dépasse la notion de plaisir coupable pour présenter un discours bien plus intelligent et intelligible que les essais récents de James Gunn ou Edgar Wright. Peut-être qu’a l’arrivée, s’il ne doit en rester qu’un parmi cette génération, ce doit être, sans nul doute, Matthew Vaughn…

 

Film américain de Matthew Vaughn avec Ralph Fiennes, Harris Dickinson, Gemma Arteton. Durée 2h11. Sortie le 29 décembre 2021


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About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture