Un héros



L’impasse

Incapable d’honorer une dette importante, Rahim est condamné à purger une lourde peine d’emprisonnement. Lors d’une permission, après moult tergiversations, il décide de rechercher le propriétaire d’un sac contenant une importante somme d’argent. Très vite, impressionné par la noblesse de son acte, administration et journalistes s’emparent de l’affaire et porte aux nues le détenu. Pourtant, la période de grâce va très vite s’estomper pour Rahim quand il va devoir prouver l’authenticité des faits qui l’ont conduit à la gloire.

Un héros s’ouvre et se referme sur les images d’un homme sortant puis entrant de son plein gré dans l’antichambre de l’enfer carcéral. Pourtant, Asghar Farhadi refuse à chaque fois de décrire de plein fouet la violence qui y règne pour mieux souligner l’image factice d’une administration pénitentiaire renvoyée par les autorités, bonhomie des gardiens à l’appui. Des instants presque interminables qui annoncent puis clôturent le long plaidoyer de son auteur à la fois contre le système inique qui régit encore et toujours son Iran natal, mais également l’évolution culturelle prise par son pays, infecté lui aussi par la gangrène émanant des réseaux sociaux modernes. Pris au cœur de cette lutte, perdu au croisement de chemins sinueux, Rahim va devoir choisir, quitte à tout perdre, piégé par un engrenage infernal qu’il a lui même amorcé.

Primé au dernier Festival de Cannes, Un héros étoffe la liste des récompenses prestigieuses décernées à Asghar Farhadii après les Oscars du meilleur film étranger attribués à Une séparation puis à Le client. Le cinéaste devenu l’icône cinématographique iranienne du moment  marche sur les traces de son illustre prédécesseur Abbas Kiarostami, au moins en termes de notoriété. S’il ne possède point toutes les qualités de son aîné, Farhadi fait montre d’un certain talent malgré une propension inutile à accentuer ses effets de style à l’écran. Ainsi, Un héros ne déroge malheureusement pas à cette règle, en particulier lorsque le réalisateur appuie longuement sur les différents éléments clés habilement mis en place et éparpillés tout du long lors d’une démonstration finale trop ampoulée. En outre, la portée émotionnelle de l’ensemble se délite lorsque la présence presque forcée du fils bègue de Rahim charge l’atmosphère d’un pathos insupportable.

Mais ce constat agaçant ne doit point voiler les forces qui animent le dernier long-métrage de Farhadi, forces intimement liées à ses obsessions, en particulier son affect pour le mystère ainsi que le regard lucide et critique qu’il porte envers son pays, regard nourrissant quelque espoir de salut. Mais dans le cas présent, élucider le mystère, à même de sauver le protagoniste, n’intéresse point le metteur en scène. En effet, Ashar Farhadi préfère plutôt appliquer une mécanique toute hitchcockienne et entretenir les retombées d’une méprise par les actes ou par les mots tantôt malheureux, tantôt avides de ses personnages. Le compte à rebours se met en place, alors que durant la permission de Rahim, le temps se dilate au fur et à mesure que la situation se tend et que rien n’avance. C’est pourquoi Farhadi ne place plus ses rêves dans un avenir faussement radieux et encore moins dans une innocence à tout jamais perdue exception faîte d’un jeune garçon handicapé par son élocution (la grande faiblesse de la mise en scène évoquée auparavant). Chaque détail compte, souvent anodin, parfois absurde, des paroles aux intentions ambivalentes deviennent des preuves irréfutables de culpabilité devant le juré populaire présent sur les réseaux sociaux. Farhadi réfute alors toute notion de bien ou de mal et décrit un appareil sociétal implacable qui détruit toute velléité de rédemption, toute tentative de communication franche, au profit d’ambitions larvées ou d’un honneur de façade.

Le dialogue de sourd s’installe comme souvent chez le cinéaste tandis que la rumeur court, dessert les uns et popularise les autres. Durant des échanges verbaux souvent brûlants, Farhadi affiche alors toute sa maîtrise, intensifiant avec justesse colère, rancœur ou regret, exposant l’incandescence des rapports conflictuels qu’entretiennent les protagonistes. Un tel savoir-faire rappelle les beaux jours de Maurice Pialat car c’est bel et bien dans l’intimité ou dans l’inimitié que la mise en scène de l’iranien brille particulièrement.

Film bicéphale, Un héros déçoit autant qu’il impressionne, la faute à un dispositif trop précis, à la recherche d’une perfection difficile à approcher. Dépourvu d’une simplicité qui aurait imprégné son récit d’une véritable sincérité, le dernier long-métrage d’Asghar Farhadi parvient en revanche à toucher sa cible quand il revient à ses fondamentaux. Sans égaler la réussite d’Une séparation, Un héros mérite tout de même un coup d’œil plus que bienveillant.

Film iranien d’Asghar Farhadi avec Amir Jadidi, Mohsen Tanabandeh, Sahar Goldust. Durée 2h07. Sortie le 15 décembre 2021


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About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture