Dans la chaleur de la nuit

The true detective

Sparta, une petite enclave du Mississipi. Colbert, un riche industriel, est retrouvé assassiné en pleine nuit. A la recherche du meurtrier, le shérif adjoint Sam Wood coffre un inconnu dans la gare ferroviaire. Il est Noir et possède beaucoup d’argent sur lui. Le suspect idéal…Cependant l’individu en question décoile son identité ; Virgil Tibbs, officier de police de Philadelphie, expert en homicides. Le coupable tout trouvé prend en charge une enquête délicate apte à changer radicalement le destin de la ville. Une coopération difficile s’engage alors avec ses partenaires temporaires, à commencer par le chef Gillepsie.

En 1960, le cinéaste légendaire John Ford s’attaquait au racisme anti-noir avec le western depuis oublié du public, Sergent noir. Une initiative détonante dans une Hollywood marquée par un racisme endémique, profondément ancré dans la société américaine. Lorsqu’en 1967, Dans la chaleur de la nuit remporte plusieurs oscars, c’est un nouveau coup de semonce alors que les Etats Unis, engoncés dans le conflit vietnamien, connaissent sur leur territoire des manifestations d’envergure, manifestations qui revendiquent aussi bien le refus de la guerre en cours que la reconnaissance des droits civiques à diverses minorités, à commencer par ceux des afro-américains.

La victoire du long-métrage de Norman Jewison récompense plus l’audace du sujet qu’un véritable chef-d’œuvre. Pourtant si la forme académique dessert grandement l’idée directrice, il faut chercher dans ce cas précis l’intérêt cinématographique ailleurs, bien au-delà des aspects moraux surlignés par le metteur en scène. A commencer par l’importance du casting, Sidney Poitier en tête dont la performance éclipse à chaque scène le savoir-faire relatif de Norman Jewison.

Force est de constater que l’Histoire n’aurait point retenu le travail du cinéaste si Dans la chaleur de la nuit n’avait pas triomphé aux Oscars. L’affaire Thomas Crown ou Rollerball par exemple, en dépit de certaines qualités artisanales, ne resteront pas gravés dans les annales du septième art. Pour un sujet aussi brûlant, le manque de maîtrise de Jewison nuit par moment grandement à ses ambitions.  Ainsi le traitement frontal du racisme fort bien amené au départ bascule dans une illustration grossière au fil des minutes. Les non-dits, le mépris et l’indifférence cèdent la place à des insultes répétées tandis que Jewison tombe dans la facilité. Quand le pléonasme prend le pas sur la litote, le réalisateur échoue dans son entreprise formelle.

En revanche, le metteur en scène se rattrape grandement lorsqu’il s’épanche sur les divisions d’une Amérique encore enracinée dans des traditions d’un autre siècle et ravive par là-même les plaies d’une guerre civile que tous aimeraient oublier. La visite de Gillepsie et de Tibbs chez Endicot renvoie  aux heures sombres, celles durant lesquelles les esclaves cultivaient le coton. En opposant l’industriel Colbert et le propriétaire de plantation Endicot, Jewison donne une leçon d’Histoire, celle qui expose les véritables causes, économiques cette fois, de la Guerre de Sécession. Le clivage entre ancien monde et monde moderne, entre Nord et Sud refait surface. Comment une bourgade du Sud peut elle accepter qu’un policier noir, officier de surcroît gère un dossier aussi sensible à même de bouleverser son avenir. La méticulosité de Tibbs, ses techniques sophistiquées contrastent avec les méthodes rustiques et les jugements à l’emporte pièce du chef Gillepsie. Au cœur de cette relation, l’incompréhension ou plutôt la sensation que l’autre ne saisit pas les enjeux en cours et voit son analyse troublée par les préjugés.

Une relation tangente portée par les numéros parfaitement huilés de Rod Steiger et de Sidney Poitier. Le volcanique et bourru Gillepsie face au minutieux et cultivé Tibbs. Sidney Poitier joue au flic professionnel tout en retenant sa rancœur jusqu’à l’explosion lors d’une agression dans un hangar désaffecté. Jewison finit par décocher un message d’espoir, avec maladresse, grandiloquence mais aussi une certaine naïveté touchante, de celle qui balaie les différences.

Si la mémoire collective se souviendra de Sidney Poitier pour ses rôles dans des films largement surévalués (que ce soit Dans la chaleur de la nuit ou Devine qui vient dîner ce soir), elle retiendra à juste titre des prestations à chaque fois impeccables, le hissant au sein des grands acteurs de son époque mais aussi de l’Histoire du cinéma en général. Quant au long-métrage de Jewison, plus fonctionnel que brillant, il marque son territoire plus par ses à côtés inattendus que par son compte-rendu principal, truffé de poncifs évitables.

 

Film américain de Norman Jewison avec Sidney Poitier, Rod Steiger, Warren Oates. Durée 1h50. Sortie 1968

About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture