Les promesses

Les coulisses du pouvoir

Mairesse d’une ville du 93, Clémence milite depuis plusieurs années auprès des instances régionales afin de financer la réfection de la « cité » des Bernardins en proie à l’insalubrité. Aidée dans sa bataille par son chef de cabinet Yazid, cette femme de conviction s’apprête à passer la main après deux mandats éprouvants. Pourtant, à quelques jours d’une échéance cruciale son nom circule pour prendre la tête d’un ministère national. Les doutes et les tentations commencent à assaillir son esprit jusqu’à la faire vaciller…

Ambiance à bâtons rompus lors d’un dîner dans la résidence feutrée d’une ancienne pratiquante en médecine convertie en politique de terrain. Agacée par une récente décision, le leader de son parti et sa compagne peinent à engager une conversation sereine avec celle qui les a trahis quelques minutes auparavant. Cherchant du soutien auprès de son allié de toujours, Clémence incite Yazid à évoquer une anecdote sur le parcours de son idole, Barack Obama. Cédant à la pression, Yazid effectue une pirouette magistrale en relatant un fait méconnu de la carrière de l’ancien président américain et place sa mentor face à ses responsabilités.

Cette scène pivot souligne à elle seule toutes les qualités mais également les défauts du dispositif déployé par Thomas Kruithof tout au long de son implacable démonstration. Le monologue choc de Rheda Kateb pointe avec élégance l’apogée puis la décadence de vaches sacrées incapables de renoncer consciemment ou non à leur pouvoir, leur autorité voire leurs privilèges. Une scène qui valorise les interprétations efficaces d’Isabelle Huppert et de Rheda Kateb, interprétations qui caractérisent soigneusement les archétypes conçus par Thomas Kruitof tandis que les quelques champs contre-champs sans être maniés à la perfection, distillent habillement le malaise, la tension mais également la fermeté dictée par l’orgueil.

Cependant cette scène pivot témoigne également des défaillances inhérentes au second long-métrage de Thomas Kruithof, notamment sa propension à digresser de son sujet d’origine quitte à s’en détacher complètement au profit de traitements plus cavaliers, plus racoleurs. Car après La mécanique de l’ombre, Les promesses constituent une nouvelle occasion pour le cinéaste de dresser les rouages entropiques d’un système un poil kafkaïen dont il est impossible de s’extirper sans rogner sur ses principes, sans délaisser au passage les idéaux et le combat initial.

Les poignées de main policées échangées lors d’un meeting au tout début du long-métrage annoncent une toute autre orientation désirée par le réalisateur, celle de dépeindre un microcosme alimenté par une monnaie fictive, monnaie de singe bien plus puissante dans cet univers que l’argent. Ici les promesses vont bien au-delà des simples engagements électoraux ; elles suscitent faveurs, espoirs et lorsque les paroles s’envolent pour une réalité plus amère, tout s’effondre en entraînant ceux que l’on désirait ardemment servir au départ.

En exposant ce mécanisme peu vertueux, Thomas Kruithof atteint son objectif, celui de mettre à nu un concept universel balisé qui régit la politique depuis la nuit des temps. De là à succéder aux grandes ou petites œuvres politiques cinématographiques ou télévisuelles du passé, la marche est visiblement trop haute. Pourtant, en s’écartant au départ des velléités d’un Sidney Lumet, d’House of cards, A la maison blanche voire de l’Exercice de l’état, le metteur en scène étonne et surtout alimente un intérêt certain à son projet. Malheureusement cette fameuse digression progressive évoquée précédemment plombe l’ensemble. Trop facile pour devenir véritablement pertinente, la chute programmée de Clémence dans les travers du pouvoir n’émeut pas et surprend encore moins. De même que le contraste visuel trop évident entre la fameuse cité des Bernardins et la somptueuse demeure de la mairesse.

Cependant, Thomas Kruithof touche de nouveau juste à travers la conversation à couteaux tirés entre un Rheda Kateb habité et un représentant des propriétaires menée avec sobriété. Des moments précieux servis par des dialogues pour le coup fort bien travaillés.

Film culotté par moments, opportun à d’autres, Les promesses souffrent de ce manque de cohésion qui le hisserait au rang de grande œuvre politique. Fiction maligne, produit bien fait, Les promesses ne dépassent pas malheureusement les espoirs entrevus à l’image justement de ceux nourris par les protagonistes.

 

Film français de Thomas Kruithof avec Isabelle Huppert, Rheda Kateb, Naidra Ayadi. Durée 1h38. Sortie le 26 janvier 2022.

About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture