Licorice pizza



Respire

1973. Région de Los Angeles. Lycéen culotté et sûr de lui, Gary Valentine s’est construit une petite notoriété locale par son bagout et surtout grâce à des rôles secondaires décrochés dans diverses productions cinématographiques. Le jour de la photo de classe, il croise la route et tombe sous le charme d’Alana, jeune femme un peu paumée qui assiste le photographe. Impressionnée par le caractère peu commun de cet adolescent, Alana accepte de le revoir. Elle l’accompagne d’abord pour un déplacement à New York puis s’engage avec lui dans toutes sortes d’entreprises extravagantes…

Issu de la même génération de cinéastes que James Gray, Paul Thomas Anderson partage avec le réalisateur de Lost City of Z une filmographie peu prolifique (Licorice pizza devient seulement son neuvième long-métrage en vingt-cinq ans de carrière) et porte également sur ses épaules le legs d’une certaine conception du septième art. Véritable auteur puisqu’il écrit en grande partie les scénarios qu’il porte à l’écran, Paul Thomas Anderson n’adopte ni la verve néoclassique d’un Eastwood, Nichols ou Chazelle ni la posture baroque d’un Coppola et encore moins les excès de la filiation engendrée par Scorsese. Paul Thomas Anderson développe plutôt un univers ambivalent traversé aussi bien par des élans joviaux iconoclastes (Punch Drunk Love) que par des traits vénéneux (There will be blood, Phantom Thread). Une constante, son aptitude à retranscrire différentes périodes de l’Histoire américaine parasitée ou au contraire façonnée par de doux rêveurs et des requins assoiffés de sang frais.

Avec Licorice pizza, Paul Thomas Anderson franchit une nouvelle étape en fusionnant élans joviaux et traits vénéneux ou comment la tendresse inhérente à Punch Drunk Love épouse harmonieusement la noirceur de There will be blood ou The phantom thread. En effet, si le long-métrage revêt les airs romantiques de la comédie interprétée par Adam Driver et Emily Watson, il dégage en revanche par moments le même cynisme, la même amertume qui anime les autres œuvres du réalisateur.

Ici Gary incarné par Cooper Hoffman fait preuve de la même agressivité, de la même rage mais aussi de la même aura mystificatrice qui habite aussi bien  Daniel-Day Lewis dans There will be blood que feu son propre père Philip Seymour Hoffman dans The master ; des armes et talents au service d’une réussite identique. A contrario, Alana douée pourtant d’un pouvoir de séduction similaire voire supérieur ne connaît pas le même succès et s’accommode de scrupules liées à des convictions profondes qu’elle dévoile progressivement. Les deux protagonistes ancrés dans un décor qui fleure bon la nostalgie, morceaux musicaux judicieusement choisis en toile de fond, Paul Thomas Anderson s’adonne alors à son exercice favori, celui d’élaborer une relation ambigüe alimentée par le désir bien sûr, la domination, le masochisme et la transmission. Si en tant qu’aînée Alana veille au grain et offre à son protégé un regard neuf sur une société en proie à la crise (du Viêtnam au choc pétrolier),  c’est pourtant bel et bien Gary qui la guide vers un monde totalement nouveau. Le visage juvénile d’Alana Haim contraste merveilleusement bien avec la maturité physique de Cooper Hoffman, un contraste qui nourrit le propos du metteur en scène, vieillir prématurément l’adolescent et rajeunir la jeune femme, les enfermant par cette astuce dans une bulle temporelle au sein de laquelle seules leurs actions comptent et échappent aux aléas extérieurs…jusqu’à ce que l’Histoire les rattrape ou que leurs cœurs battent enfin à l’unisson, au rythme des respirations de chacun.

Un souffle rapide et audible lors d’un premier rendez-vous qui s’accélère au téléphone pour devenir à peine perceptible aux côtés de sa bien-aimée endormie. Trois scènes d’une remarquable intensité élaborées par Paul Thomas Anderson. Trois scènes durant lesquelles le désir, la souffrance, la retenue vont crescendo tandis que Gary tétanisé agit contre-nature, sa hardiesse naturelle s’efface au profit d’une infinie pudeur, d’une tendresse trop souvent refoulée aux côtés de celle dont il est profondément épris. Des moments précieux qui inversent les rapports de force et se jouent temporairement des tensions, des conflits, des souffrances qui sustentent si bien une véritable passion.

Ode mélancolique, piquante, acerbe, Licorice pizza rappelle non pas les premiers émois mais bel bien ces hésitations, ces instants troubles emplis d’un brin d’orgueil qui desservent les tendres romances pour des liaisons dangereuses. Cependant, quand tout semble perdu, comme à son accoutumée, Paul Thomas Anderson ravive la flamme de l’espoir. Le metteur en scène a depuis longtemps trouvé son point d’équilibre, aujourd’hui seule lui importe la pérennité d’une mise en scène à son apogée.

 

Film américain de Paul Thomas Anderson avec Alana Haim, Cooper Hoffman, Bradley Cooper. Durée 2h14. Sortie le 5 janvier 2022


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About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture