Croisements

 

– Oh la barbe, murmure-t-il en refermant le bouquin. Il est dans le métro, vient de dépasser Montparnasse et range le livre dans sa sacoche. C’est le soir, Gérard a faim, se sent épuisé. Avec son regard d’aigle, il fixe la place vide devant lui.

Il ne supporte pas les histoires de père et de fils, ces écrivains qui se sentent toujours obligés de revenir sur leurs relations avec leurs géniteurs. « Ils feraient mieux », pense-t-il, « de parler de choses plus concrètes comme du monde qui vient. De la puissance grandissante de la Chine et du changement climatique par exemple. Mais de leurs pères… et cette histoire de tigresse, je le sentais pas. Les seules tigresses que je connaisse sont celles que je retrouve au lit ! c’est plus agréable.»

Le métro s’arrête. Des gens sortent et d’autres rentrent. Un vieux  rougeaud bien aviné vient s’asseoir en face de Gérard. Sa barbe cache une vieille cicatrice à la joue gauche. Aussi vivace qu’un décapode, ce crustacé flasque sorti d’un documentaire qu’il a vu la veille, le vieil alcoolique colle la tête contre la vitre et commence à ronfler. Gérard détourne la tête, dégoûté.

Son père, il ne l’a pas connu. Parti quand il avait cinq ans. Sa mère lui a raconté qu’il la battait régulièrement, surtout quand il perdait au jeu. Car le paternel avait une sacrée tendance à taper le carton, comme Gérard d’ailleurs à une époque mais il en est revenu. Adolescent, il a cherché à avoir des nouvelles de lui. Par curiosité de ses origines. Il a ainsi écrit à sa grand-mère paternelle. Dans la lettre, il se présentait comme son petit-fils, demandait par politesse comment elle allait, parlait de lui. Puis il annonçait son désir de savoir ce que son père était devenu. Elle ne lui répondit que des mois après. La missive était brève, expliquant qu’elle n’avait aucune idée de ce qu’était devenu son fils, le père de Gérard. Il a encaissé le coup sur le moment.

Et puis Gérard a fait sa vie. Devenu cadre dans une entreprise pétrolière, il a réussi socialement .Et il fait la fierté de sa mère qui n’arrête pas de faire son éloge auprès de ses amies retraitées.

            – Il a travaillé au Venezuela et au Congo. Il connaissait leurs présidents. Gérard s’est fait une place au soleil, répète-t-elle avec émotion.

Le métro s’arrête à nouveau. Devant lui, le ronflement du vieux redouble. Gérard jette un coup d’œil à sa montre : 21h30. Soupire.  Il est pressé de revoir Carla, sa nouvelle conquête. Une jolie blonde de vingt-cinq ans. Amoureux de ses fesses et de l’odeur de sa peau, Gérard ne peut se passer de la jeune femme plus de vingt-quatre heures ces derniers temps. L’autre jour, étendue sur le lit, sa peau brillait sous la lampe, comme si de la luciférine d’insecte coulait dans ses veines. « Le sexe est diabolique mais pourvu que je ne lui fasse pas de môme, pense-t-il pour tempérer son enthousiasme : j’ai déjà deux pensions alimentaires sur les bras… »

Mais il se perd dans des fantasmes érotiques, se voit en train de l’embrasser. De la débarrasser de sa robe, de caresser ses seins. Les narines remplies de l’odeur opiacée et animale de la jeune femme, il ne pense plus au vieux en face de lui.

Station Cambronne. La sienne. Gérard se lève et c’est le moment que choisit le vieux pour vomir un peu sur la vitre. Eclaboussé, Gérard a un côté de son manteau sali.

            – Désolé m’sieur, murmure le vieux, les yeux mi-clos.

            – Alcoolique de merde, tu sais combien m’a coûté ce manteau ?

Le vieux le regarde à peine. Gérard se retient de lui coller une baffe, le contourne –« mon dieu, qu’il pue la vinasse ! ». Quitte le métro, la tête agitée par des fantasmes de meurtres. Bien sûr, il ne sait pas que le vieil alcoolique est le même homme qui rencontra sa mère trente-cinq ans auparavant. D’ailleurs, le vieux a oublié depuis longtemps qu’il avait eu un fils.

Et le métro repart.

 

Sylvain Bonnet

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.