Et j’erre, pâle comme la mort et caché dans l’ombre…

 

Je me cache dans l’ombre. Froid. J’ai froid. Si froid… Mon cœur bat la chamade. Des milliers d’aiguilles plantées dans les pores de ma peau. Je me retiens de crier. De la sueur. Une goutte coule sur ma bouche. Avide, je lèche. Salée. Je tremble.

Planté devant moi, un rat me regarde, remuant le museau. Je l’attrape. L’animal me griffe, me blesse. Je mords dans sa chair. Mords jusqu’à ce que du liquide coule dans ma gorge, me laissant un goût de rouille amère. Enfin. Mais ce n’est pas assez. Il me faut autre chose… Je le sais. Inutile de chercher un substitut. Mon corps réclame son dû. J’ouvre les yeux et…

 

 

Le parking de la préfecture. Le véhicule vira sur la gauche et les pneus crissèrent. La conductrice éclata de rire en tournant le volant et freina. Elle gara son véhicule et sortit, le visage fermé. Malgré sa déconnade automobile, pour oublier une mauvaise journée. Après une tournée des bars du quartier, avec en poche un portrait-robot plutôt sommaire, qui ne disait rien à personne, elle avait planqué pour rien aux abords du métro Simplon. Pendant ce temps, un meurtrier rôdait dans Paris et cinq femmes étaient déjà mortes. Elle serra les poings avec une colère qu’elle contenait de plus en plus mal.

On la salua d’une Twingo qui démarrait sur les chapeaux de roues, elle ne répondit pas. Une solitaire, Anna Kaski. Malgré – ou à cause de – son sex-appeal, ses cheveux blonds – toujours attachés – et ses traits fins et ronds, comme ceux d’une petite fille, elle préfère rester dans son coin, se mélange peu. Seul le boulot compte à ses yeux et il y avait de quoi faire cette semaine-là.

Cinq morts en dix jours, cinq femmes de type européen. Issues de milieux divers : trois prostituées, une infirmière et une chômeuse. Mêmes blessures aux membres inférieurs et supérieurs, à la gorge aussi. Elle soupçonnait une espèce de tueur en série, une maladie importée des Etats-Unis en France. La tête pleine de conjectures, elle pénétra dans le commissariat, lança un « bonjour » à la cantonade qui rencontra de l’écho, même si les collègues s’affairaient. Du bruit lui fit tourner la tête : un suspect, traîné jusqu’en cellule de dégrisement, hurlait comme si on l’amenait en salle de tortures. Habituée de ces spectacles, elle haussa les épaules. Elle croisa un groupe de collègues, mains dans les poches et grands sourires.

– Ça va Kaski ? Toujours au poil ? lança Hervé, un type au teint hâlé, large d’épaules et plutôt beau gosse. Elle se contenta de hocher la tête et s’éclipsa.

Passée dans le couloir, elle serra quelques mains plus enthousiastes avant de d’entrer dans son bureau. Assise devant son PC, elle soupira. Ses fesses moulées dans un jean serré avaient attiré l’attention de ses collègues. Elle le savait. Les hommes ne pensent qu’avec leur queue…

– Kaski ?

Elle leva les yeux de son écran d’ordinateur. Un grand type en jean se tenait dans l’embrasure de la porte, avec un sourire de faux timide. C’était Michel, son nouveau partenaire. Il ouvrit la bouche mais ses yeux tombèrent sur le décolleté de la flic. Elle soupira. Et passa la main dans ses cheveux.

– Accouche mon grand, lâcha-t-elle.

– Le commissaire veut te voir.

Après avoir râlé et lâché quelques insultes, elle prit le dossier – maigre – posé sur son bureau et partit.

 

 

Comme hôtel, après avoir cherché le coin le plus tranquille possible, il finit par choisir un bâtiment étroit, situé entre une sandwicherie grecque et un vieux cinéma transformé en salle de concert. L’enseigne en néon, à moitié cassée, clignotait. Des filles, mini-jupes et jeans moulants, en sortaient. Il prit l’escalier. Attendit cinq minutes au comptoir, en jetant de temps en temps un coup d’œil derrière lui. D’une chambre sortit à cloche-pied un caniche. À sa hauteur, l’animal grogna et aboya, avant de s’éclipser dans l’escalier. Puis il perçut des pas, lourds et traînants. C’était la propriétaire, une femme de cinquante ans, plutôt enveloppée et dont les seins débordaient du corsage de sa robe en daim. Elle venait de se faire faire une couleur et aurait préféré rester à sommeiller devant la télé. Détaillant comme à son habitude le nouveau client, trouvant qu’il ressemblait à un musicien sans le sou, elle grimaça :

– Salut l’artiste. Vous avez de quoi payer, pour cette chambre ?

Le client sortit une liasse d’euros de son portefeuille qu’il agita sous le nez de son interlocutrice. Le visage de la propriétaire se détendit.

– Très bien mon petit monsieur. Cependant, la maison souhaiterait savoir combien de temps vous comptez rester ? zézaya-t-elle.

Il sembla réfléchir puis glissa :

– Juste quelques jours.

La propriétaire s’avança vers lui.

– La première nuit est payable d’avance : 30 euros.

Il acquiesça et lui tendit deux billets de vingt. Reniflant à cause d’un rhume qui n’en finissait pas, elle prit l’argent d’une main et lui tendit la monnaie et un passe de l’autre.

– Vous savez comment ça marche ?

Il hocha la tête, pensant qu’il regrettait les vieilles serrures d’autrefois. Même si c’est aussi facile de les crocheter finalement…

– La chambre est à l’étage du dessus.

Encore un hochement de tête. La propriétaire bailla.

– Vous voulez que  je vous envoie quelqu’un ? ajouta-t-elle, narquoise.

Il devinait très bien le sous-entendu de sa question. Et il était ennuyé. Courbatures, migraine, maux de ventre : le besoin de se reposer se faisait sentir. En même temps, impossible de dire non vu ce qui lui tenaillait le ventre…

– Oui, s’il vous plaît, dit-il avant de s’engager dans l’escalier, sachant déjà qu’il ne resterait pas longtemps dans cet hôtel.

 

 

À peine mit-elle un pied dans la pièce, qu’une quinte de toux grasse et profonde retentit.

– Entrez lieutenant, fit le divisionnaire en train d’écraser un mégot dans le cendrier. Asseyez-vous.

Kaski referma la porte derrière elle. S’installa en face du bureau de son supérieur. Celui-ci, lunettes au bout du nez, se grattait machinalement la peau de son crâne nu en écrivant sur son cahier. Sans faire plus attention à elle. L’ordinateur en veille indiquait un caractère résistant à la modernité. Le commissaire Grousset, cinquante-deux ans tout rond, le visage aussi sec et dépourvu de rides qu’il y a vingt ans, avait des airs de moine-soldat. Sa voix, tranchante et rauque, révélait une dureté qui le protégeait des ambitieux et terrorisait les plus incapables de ses subordonnés. 

– J’ai lu votre rapport sur les meurtres rituels dans le 18ème, lieutenant Kaski.

– Oui monsieur.

Le divisionnaire alluma une cigarette et se renfonça dans son fauteuil, prenant le temps de la jauger. La peau blanche de son visage devenait plus pâle avec la lueur de la lampe halogène.

– Tout ça pour me dire qu’en une semaine d’enquête, vous n’avez toujours pas l’ombre d’une piste : la prochaine fois faites court. Ou alors changez de métier et faites de la littérature.

Kaski le toisa, croisant les jambes.

– Il est interdit de fumer monsieur.

Le divisionnaire, qui n’avait rien à cirer des lois anti-tabac, souffla sa fumée vers elle. Caché par le nuage illicite, il reprit :

– Enfin, en tout cas, il ne s’agit pas selon vous d’une secte mais d’un individu isolé.

– Oui monsieur.

Viens-en au fait et arrête de jouer au plus fin, le vieux.

– Tant mieux, parce qu’une bande entière… Nous voici donc devant un profil de tueur en série, fit-il narquois, si on s’en tient aux empreintes digitales. Et que pensez-vous des marques retrouvées sur les corps ? Parce que la presse, toujours aussi pressée, est déjà en train de gloser.

Elle resta silencieuse.

– Pas bavarde, hein ?

Kaski ne répondait toujours pas. Elle espérait que le vieux se lâche plus.

– Je préfère ça. Un bon point pour vous. Par contre, vous êtes toujours dans l’impossibilité d’établir un portrait-robot correct ?

– Personne ne l’a vu distinctement, ce tueur sait être discret et…

– Vous ne savez pas dessiner, Kaski ?

Redressée sur son siège, prête à partir, la jeune femme répliqua :

– Tout est dans les quatorze pages de mon rapport, monsieur. Êtes-vous sûr de l’avoir lu ?

Le divisionnaire jeta sa cigarette dans le cendrier en la regardant.

– Kaski, vous êtes insolente, dit-il froidement. Je pourrais vous retirer cette affaire. Vous faire muter aux archives ou vous remettre à la circulation.

Stoïque, elle se contenta de le fixer d’un air provocateur. Le divisionnaire appréciait cette attitude permanente de défi, caractéristique de jeunes enquêteurs non-conformistes, prêts à manger de la vache enragée tant qu’ils résolvaient leurs affaires : il avait été pareil. Et ça le changeait de ses adjoints, qu’il qualifiait de lèche-culs dans ses bons jours.

– Vous avez besoin de renforts ?

– Pour l’instant non, monsieur. Michel me suffit.

Le commissaire esquissa un sourire.

– Une semaine, Kaski. Pas plus. Disposez.

Le lieutenant Anna Kaski se leva aussitôt et s’éloigna rapidement. Dès qu’elle eut refermé la porte, le divisionnaire alluma une autre cigarette et passa à l’étude d’un autre dossier.

 

2

Dans la chambre depuis dix minutes, la fille, nue, était à présent à califourchon sur lui et le massait. La scène, sous une lumière tamisée digne d’un cliché du cinéma X, était faite pour exciter le client, malgré l’état décrépi de la chambre. Patiente, elle lui caressait les bons nerfs. Lui léchait ici une oreille, là la nuque, sûre de son effet. Allongé sur le lit, l’homme, les yeux fermés, attendait.

– Tu es content ? Ça te plaît ? dit-elle avec un accent d’Europe de l’est.

Encore une étrangère, se dit-il. C’est l’Europe, il faut s’y faire. Je regrette les petites provinciales d’autrefois… enfin, comme on dit, elles se valent toutes au bout du compte.

– Oui, répondit-il.

– Tu veux autre chose ?

Elle avait arrêté de le masser. Collant ses seins contre son dos. Et ronronnant, de plus en plus lascive avec ses mains qu’elle avait glissées, baladeuses, sous son ventre.

– Oui.

– Alors il faut payer, murmura-t-elle.

Son client se retourna, sourit et l’embrassa avec fougue. Puis, en collant son visage contre l’oreille de la fille, il susurra:

– T’inquiète, j’ai ce qu’il faut.

Elle rit.

– Comme on dit chez moi, tu ne manques pas de mordant, toi !

Il l’enlaça avec passion, dévoilant de belles canines effilées.

 

Quelques heures plus tard, le lendemain. Le lieutenant Kaski et son jeune équipier inspectaient la chambre où avait été retrouvé le corps sans vie de la prostituée. C’était la femme de ménage, jeune africaine sans papier – Kaski décida de fermer les yeux – qui l’avait découverte. La propriétaire se tenait à côté d’elle. Elle sanglotait, en se cramponnant au bras de Kaski. Aspergée à l’eau de Cologne bon marché, la maquerelle provoquait la nausée chez la policière.

– C’est affreux, c’est affreux, répétait-elle.

Kaski grimaça. Dégagea son bras de la maquerelle. La journée débutait décidément mal. Mal dormi, levée du mauvais pied, une circulation bouchonnée. Et elle commençait à en avoir assez de se faire mater par Michel. Pas d’humeur non plus pour ça même s’il était plutôt mignon. Pas le moment surtout. Et ils ne le comprennent jamais…

Surmontant le dégoût que lui inspirait la maquerelle, elle posa la main sur son épaule et lui demanda de décrire l’occupant de la chambre.

La propriétaire s’exécuta. Raconta les circonstances dans lesquelles ce « musicien » – elle l’avait pris comme tel – était arrivé dans l’hôtel. Mentionna la suée qui coulait le long de ses tempes quand elle lui avait parlé – peut-être drogué, pensa Kaski. Muni de son calepin, enfin concentré sur autre chose que les fantasmes érotiques inspirés par sa partenaire, Michel nota scrupuleusement le récit de la dame patronnesse. Kaski écoutait aussi avec attention. Tout ceci lui rappela un signalement bien connu.

En sortant de l’immeuble, elle lui glissa :

– Je suis sûr que c’est le même assassin que dans le 18ème.

– Ça en a l’air, répondit-il. On a récupéré des choses intéressantes dans la salle de bains.

Quelques minutes auparavant, il avait trouvé des tubes en verre tachés de sang, cachés derrière les toilettes. Elle prit dans sa main le sachet en plastique qu’il lui tendait et l’examina sans émotion apparente. Elle avait fait de même lors de la découverte du corps. Elle avait retourné le corps de la fille comme un vulgaire sac de patates et examiné les plaies sanguinolentes avec le médecin légiste sans aucun égard pour la victime. Elle avait même  glissé un doigt dans la gorge, dubitative tandis que Michel se retenait d’aller vomir. On m’avait dit que c’était une froide mais quand même !

– En tout cas, notre suspect est fanatique des histoires de vampire. Twilight, Anne Rice…

Kaski releva la tête.

– Et il aime les blondes aussi. Appelle-moi dès que le labo aura fini l’analyse des empreintes et des traces ADN. Et n’hésite pas à leur mettre la pression pour qu’ils s’activent. Fais aussi la tournée des restaurants, boîtes et bars. Moi je rentre au commissariat taper le rapport.

 

 

Quand il s’éveilla, il se sentit mouillé et sale.   Normal, il se trouvait dans un égout. Il était allongé sur un rebord en béton, juste au-dessus des eaux usées, aux relents acides et rances, emportées par le courant qui les emmenait vers les installations de traitement. L’odeur de pourri emplit ses narines ; il réprima difficilement une envie de vomir. Un rat mort, ventre ouvert, reposait à côté de lui. Il se releva, perclus de douleurs. Ensommeillé. Exténué aussi.

La nuit dernière, après être sorti subrepticement de l’hôtel où il s’était sustenté, encore hagard et rempli de ce plaisir ressenti à tuer, il avait cherché un coin tranquille où se cacher. Et les égouts de Paris, il connaissait un peu. Drôle de refuge mais qui a l’avantage de ne pas attirer trop de visiteurs, dont la police, pensait-il. D’ailleurs je les ai vus en construction, n’est-ce pas ? Oui je m’en rappelle bien sûr. Ne sommes-nous pas immortels comme le maître le dit ? C’est ça oui… et j’erre, pâle comme la mort, caché dans l’ombre, j’attends ma proie…

Il regarda sa montre. Dix-neuf heures. Merde, se dit-il. Encore une heure à patienter avant de sortir. En attendant, il se conditionna : ne tuer personne dans le prochain hôtel sinon il serait obligé de partir précipitamment encore une fois. Surtout qu’il était sûr que la propriétaire du précédent serait capable de le reconnaître… Il prit la flasque accrochée à son pantalon crasseux et en but une lampée qui le rasséréna. Il se sentait plus fort maintenant.

Faire attention. Il porta la main à l’éraflure à sa joue. La fille de la veille s’était bien défendue… Si tu veux continuer et rejoindre le maître, fais attention.

 

 

Au bureau, Kaski compulsant ses notes. Face à elle, les photos de la dernière victime défilaient sur son écran. Plaies saillantes, puis peu profondes. Le médecin écrivait dans son rapport préliminaire : égorgée avec maladresse. Vidée d’une bonne partie de son sang. La jugulaire avait été tranchée mais son meurtrier semblait s’y être pris à plusieurs fois, certainement à l’aide d’un couteau à la lame usée et élimée. Encore un cinglé, fan de Dracula ou de ces films pour ados. Et il y en a de plus en plus… Miller – son ex – disait que tous les problèmes de la société provenaient de la perte des valeurs morales. Les gens d’aujourd’hui ne savaient plus où étaient le bien et le mal, divorçaient pour un rien, disait-il.  

– Et les mômes sont livrés à eux-mêmes avec internet ma chérie. Et qui après se récupèrent les pots cassés ? Toi et moi !

Elle ne savait pas si tout ça était vrai. Miller, ce croisé un peu fou, obsédé par la justice, lui donnait beaucoup de détails sordides sur ses enquêtes quand ils étaient ensemble. Du genre à ne plus dormir la nuit. Kaski faisait tout pour se préserver. Et se répétait que son boulot consistait à s’occuper des conséquences, pas des causes.

Chacun est libre de ses actes. Mon père buvait : je me suis barrée en conséquence. Ce n’était pas mon problème qu’il ait eu une enfance difficile sinon je serais devenue folle. Pareil pour ce type qui se prend pour un vampire : je me fous du pourquoi, je veux juste l’arrêter.

 La mémoire d’éléphant de la vielle maquerelle lui permettait maintenant de disposer d’un portrait-robot précis. Michel l’avait distribué dans pas mal d’hôtels du 18ème et des quartiers adjacents. Dans des bars aussi, où le suspect était susceptible de se rendre. Avant de récidiver. La photo de la dernière victime – une fille aussi jeune échouée et tuée dans cet hôtel de passe, c’est un signe de la pourriture de ce monde – l’obsédait. Kaski voulait en finir.

 

3

Le barman nettoyait un verre consciencieusement. Au comptoir traînait une carte de flic de la PJ. Le policier – un bleu, je les connais les poulets et celui-là est encore un puceau – lui agitait sous le nez une feuille crayonnée, représentant un type à la mine ordinaire, excepté son nez cassé qui lui donnait un air de boxeur, coupé court avec une fossette au menton.

– Jamais vu.

Le flic, qui s’appelait Michel, soupira.

– Appelez-moi si vous le voyez, dit-il en laissant un papier d’une main et en reprenant sa carte de flic de l’autre.

Le barman acquiesça sans le regarder, concentré sur son lavabo. La porte claqua tandis qu’il s’affairait au nettoyage. Il en avait vu des vertes et des pas mûres dans sa carrière. Tirer six mois de préventive il y a vingt ans l’avait, pour l’essentiel, persuadé de marcher droit. Mais il avait sa fierté. Pas question en tout cas de s’en laisser compter par ces gars, uniforme ou pas. Même si, comme la faucheuse et les impôts, on ne pouvait y échapper.

La journée s’écoula, le soleil s’effaça pour laisser place à la pluie, l’automne régnait désormais. Toujours à son bureau – elle n’avait pas dormi -, Kaski enchaînait les cafés.

Vers onze heures, le barman alla à la cave changer un bidon de binouze pour servir la pression. Quand il remonta, un homme entra, pas rasé et puant la crasse au point qu’il en sentit les effluves de là où il se trouvait. Il demanda un café. Le barman hocha la tête, lança l’expresso en réfléchissant. Je connais ce gus…

Lorsqu’il lui servit la tasse, le client lui dit en clignant des yeux :

– Je pourrais avoir un croissant ?

Le barman acquiesça tout en ne le quittant pas du regard. Le nez, le menton troué… Le client lui sourit lorsqu’il lui apporta le croissant sur une soucoupe. Devant l’expression hallucinée du client, le barman frissonna.

 

 

La tête vide, Kaski grattait un bouton entre ses seins quand le téléphone sonna. Elle décrocha aussi sec. Ecouta. Puis courut jusqu’au bureau de Michel et lui lança tout sourire :

– On a une piste. Tu te rappelles du bar où tu es appelé ce matin ?

 

 

Dans les toilettes d’un bar. La veste posée sur le rebord du lavabo, il se lavait consciencieusement les avant-bras. Une nuit passée dans les égouts salit même les vampires, pensa-t-il avec un sourire. Tout d’un coup, la porte s’ouvrit avec fracas. Deux revolvers apparurent, braqués sur lui. Tenus par deux personnes. De sexes différents. Flics. La femme cria les sommations d’usage. Interdit, il les regarda l’un et l’autre, tout se déroulait au ralenti comme dans un film. La femme répéta l’injonction.

Il se jeta sur eux, montrant ses crocs. Sans hésiter, les flics tirèrent et le stoppèrent net dans son élan. Les deux flics avancèrent. Au sol, l’homme se tenait le ventre. Il avait mal. Pourquoi j’ai mal ? Le maître avait dit… Il gémit.

La femme-flic, qui s’était penchée vers lui, ouvrit sa bouche et arracha ses crocs en plastique.

– Petit joueur… lâcha-t-elle.

 

 

À l’hôpital, deux heures et demie après l’arrivée du suspect. Le chirurgien assurait avoir fait le maximum pour le sauver. Tout dépendrait de la nuit. Kaski le remercia. Dès qu’il eut le dos tourné, elle grimaça. Le divisionnaire arrivait. Débonnaire, il lui lança, d’un ton vicieux et sarcastique :

– Alors votre imitateur de Dracula va s’en sortir ?

Kaski, les mains dans les poches de son blouson, rentra la tête dans ses épaules. Transie par un courant d’air froid, dans les nuages, elle frémissait. Complètement ailleurs : c’était chaque fois pareil quand elle terminait une affaire. Comme un orgasme.

– Je ne sais pas monsieur.

Kaski, exténuée, crevait vraiment d’envie d’aller se coucher. Elle désirait aussi autre chose : sentir les mains d’un homme sur sa poitrine, dans son dos, entre ses cuisses, c’était aussi ce qui la branchait. L’enquête était terminée, le tueur présumé ne recommencerait pas de sitôt et elle avait besoin de se sentir vivante. D’oublier tout ceci quelques heures.

– J’ai lu le rapport du labo : la dernière victime a été droguée avant d’être égorgée. Mais le sang ? Qu’est-ce qu’il en faisait ?

Kaski regarda ses chaussures. Malgré tout, elle aimait bien son chef, même si elle détestait son besoin de parler sans arrêt. Lui non plus n’arrêtait jamais avant d’avoir mené une enquête criminelle à son terme. Comme moi.

– Sur lui, il avait une petite bouteille qui en était remplie. Certainement pour en boire dans la journée. Un vrai drogué !

– Tout ça pour devenir un vampire ? fit-il en secouant lentement la tête, incrédule.

Elle acquiesça.

– Foutue époque ! lâcha-t-il.

Puis il la félicita. Un médecin en blouse blanche, les traits tirés par la fatigue, mal rasé et les yeux pochés, passa à côté d’eux en leur jetant un coup d’œil. Kaski et le divisionnaire s’éloignèrent pour aller prendre un café. Dès qu’ils eurent tourné dans le couloir de droite, le médecin entra dans la chambre du meurtrier après avoir souri au policier de faction, sur le point de roupiller. Il referma la porte doucement et le vit, étendu sur le lit et sous perfusion.

D’une démarche féline, le médecin approcha sans un bruit.

          Tu m’as bien servi, p’tit gars, dit-il d’une voix aussi sourde que caverneuse.

L’homme allongé leva les yeux, semblant sortir d’un long sommeil. Le médecin se tenait près de lui. Comme un père attendri par son enfant malade, le médecin passa une main pâle et froide dans les cheveux du patient.

          Tu sais qui je suis, hein ? Tu te rappelles de moi ?

Pour toute réponse, il fixa le médecin, le regard affolé.

ça t’a plu de t’occuper toi-même de la pute à l’hôtel ? J’ai voulu te faire ce cadeau, tu m’as tellement été utile pour couvrir tous les autres.

Le médecin déglutit. Et se pencha vers le malade. Si près de lui que ce dernier aurait dû sentir son odeur, si seulement il en avait eu une… Le médecin sourit. Sa peau pâle et lisse luisait étrangement. Les yeux de sa future victime roulaient de terreur dans leurs orbites.

– Ces crétins sont persuadés que tu as commis tous ces meurtres ! De vrais idiots, mêmes s’ils peuvent être dangereux. Ils me l’ont bien prouvé par le passé.

Paralysé, incapable de parler, il était à la merci d’une des créatures qu’il avait toujours adorées. Il aurait tout donné pour devenir l’un des leurs. Il aurait voulu supplier celui-ci de lui conférer la vie éternelle. Mais bourré de calmants, il ne pouvait parler.

– A cause de vous autres, nous, les gens de la nuit, ne sommes plus très nombreux et devons nous cacher. Même si ici, j’ai tout le sang que je veux à disposition, il me faut quelques victimes de temps en temps. Pour le frisson, mmm… A moi de te poinçonner maintenant.

Le médecin sourit, dévoilant de belles canines longues et effilées, puis se pencha sans un bruit, tremblant légèrement, vers sa proie étendue sur le lit, pour un dernier baiser.

 automne 2012

Sylvain Bonnet

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.