Lettre d’un amoureux éconduit

 

Bures sur Yvette, le 25 janvier 2014

Chère Hortense,

 

J’imagine bien ta tête au moment où tu ouvres cette lettre. Remise par monsieur Garnier, le postier corpulent d’origine antillaise, n’est-ce pas ? Je le connais bien. Il a une apparence agréable, parle fort et vite avec un accent auquel tu ne comprends rien. Oui je t’ai vu en train de lui parler. Oui, je suis près, très près de toi. Tu frémis. Tu te demandes qui a bien pu t’écrire cette missive. Car tu n’as dit à personne où tu allais lors de ton départ. Hortense, je vois bien les pensées qui t’agitent  en ce moment :

Serait-ce mon père ? Il pourrait bien chercher à m’écrire, malgré mes recommandations. Serait-ce Chantal ? Enfreindrait-elle mes consignes ? Je voudrais tant que ce policier, Miller, en soit l’auteur. Sacré beau mec quand même ! Pourrait-il venir ici ? Je lui ferais alors un bon plat pour le séduite. Nous boirions une bonne bouteille de Bourgogne et peut-être me ferait-il l’amour… Ou alors serait-ce les impôts ? Je vanterais alors partout leur efficacité.

Rien de tout cela, ma petite Hortense. Franchement, il faudrait que tu fasses preuve de plus d’imagination. Que tu craignisses plus l’auteur de ces lignes. Que tu comprennes enfin à qui tu as affaire. Que tu vainques les limites de ton petit esprit étriqué. Que tu croies enfin cette peur logée dans ton ventre. Que tu ouvres les yeux, que tu devines enfin ton destin.

Oui, regarde bien cette photo. Contemple ce pont au-dessus de l’Yvette,  emprunté chaque jour pour tes promenades matinales et ton jogging dominical. Deviens blême. Et vas-y. Regarde les visages des passants. Oui. Scrute leur expression. Avec cette question en tête :

Qui est-il ?

Tu devines ? Oui, c’est bien moi, l’homme contre qui tu as témoigné. Ton patron. Celui qui recevait les pontes de la mafia marseillaise. Celui qui t’a séduit, qui a commis l’erreur à un moment de t’amener dans son lit. Celui contre qui tu as témoigné quand ta mauvaise conscience t’a miné. Et u es allé voir ce flic, Miller. Tu lui as tout balancé… Hortense, j’ai une bonne nouvelle : je me suis évadé. Je vais te retrouver bientôt. Si tu savais combien j’ai pensé à nos retrouvailles en cabane. Tu vas comprendre à quel point je te suis attaché. Au point que je te promets d’être tendre quand tu passeras de vie à trépas. Tu peux toujours appeler ton Miller : il arrivera trop tard.

Hortense, regarde maintenant qui est derrière toi.

Ton tueur affectionné,

Yves 

Sylvain Bonnet

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.