Belfast

Quelques souvenirs de ma jeunesse

Août 1969. L’homme a récemment posé le pied sur la lune tandis qu’un soleil de plomb étouffe les occupants des quartiers nord de Belfast. Des quartiers populaires que Buddy, neuf ans, cadet d’une modeste famille ouvrière, connaît par cœur puisqu’il y a grandi, sous l’aile protectrice de ses parents mais aussi du voisinage, au cœur d’une communauté unie par le legs des générations antérieures. Mais soudain tout bascule lorsque certains protestants désirent chasser par la force les catholiques du quartier dans lequel réside Buddy. Affolées par le déchaînement de violence, les autorités décident de confiner le secteur afin de protéger les victimes. De nombreux changements, sans doute radicaux, s’annoncent pour Buddy et pour ses proches…

Avec ce nouveau long-métrage en partie à caractère autobiographique, Kenneth Branagh désire effectuer un retour aux sources, aussi bien en retraçant certains souvenirs de son enfance qu’en revenant des bases dramatiques qui ont fait sa gloire, jadis, à la fin des années quatre-vingt. En effet, avant de diriger plusieurs blockbusters pour la plupart tous insipides (Thor, Artemis Fowl, diverses adaptations d’Agatha Christie), le cinéaste fut remarqué par la critique et le public pour Dead again ou sa version sur grand écran du Henry V de Shakespeare. Mais la nostalgie embellit ou obscurcit trop souvent notre jugement et lorsque l’on s’attarde un peu plus sur le réalisateur, on dénote surtout une propension à la grandiloquence (à l’image de mes propos j’en conviens) associée à un savoir-faire dénué d’une finesse sous-jacente propre aux meilleurs artisans. Si Branagh s’imagine en Joseph Mankiewicz (un de plus me direz vous), il ne possède point l’étoffe du maître même s’il verse tout comme lui dans l’art théâtral et qu’il a accouché d’un piètre remake du Limier.

De prime abord, Kenneth Branagh démontre des intentions louables avec Belfast avec cet autoportrait aux allures touchantes, incarné par un Jude Hill assez convaincant. Un regard en arrière, à une période où l’enfant bercé par la chaleur du cocon familial semblait invincible, restait prudent à défaut d’être sage en écho au conseil prodigué par Jamie Dornan à son fils. Mais le contexte social brûlant change la donne pour ce garçon insouciant plus préoccupé par son amour juvénile et les terrains de jeux, si bien qu’il pénètre bien malgré lui de plein pied dans le monde des adultes. Un monde dans lequel la dureté de l’extérieur influence même le microcosme protecteur dans lequel il évolue. Dans sa démonstration visuelle, Branagh cadre l’espace et rapporte les distances à l’échelle de son jeune protagoniste, une technique assez bien employée par le réalisateur. Il évoque par ailleurs, avec une certaine mélancolie les films avec lesquels il a grandi, des westerns avec James Stewart (dont l’homme qui tua Liberty Valance) à l’amusant 1 000 000 d’années avant J.C.

Malheureusement, très vite les bonnes intentions s’estompent ou plutôt les véritables intentions du cinéaste, bien moins honorables se dévoilent. Force est de constater que Branagh a formaté son long-métrage afin de circonvenir aux standards imposés pour recevoir les futures récompenses annuelles, Oscars en tête. L’esthétique d’ensemble napée d’un noir et blanc de rigueur rappelle aux bons souvenirs de The artist, Mank ou encore Roma (peut être le film que Branagh s’efforce de mimer maladroitement). Le réalisateur accroche avec des plans ou des effets racoleurs et oublie toute l’élégance qui le rapprocherait de son modèle Manckiewicz. En outre, il ne réussit jamais à mêler habilement son double discours politique (critiquer les événements récents liés à la crise sanitaire et les tensions communautaires qui divisent encore et toujours son Irlande natale) et sa peinture familiale. Il démultiplie les enjeux mais force le trait et l’émotion rendant caduque le caractère authentique de son entreprise.

Tentative de manipulation presque honteuse de son auteur, Belfast retient l’attention plus par sa thématique que par son ambition mal digérée. En s’entourant d’un appareil fort ostentatoire et dénué d’un intérêt formel adéquat, Kenneth Branagh oublie un des principaux composants des œuvres essentielles, à savoir l’honnêteté intellectuelle…

Film britannique de Kenneth Branagh avec Caitriona Balfe, Jamie Dornan, Jude Hill. Durée 1h39. Sortie le 2 mars 2022

About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture