Choisir son père

On sonne à la porte. Miller pose son café sur la table en formica usée par les ans et va ouvrir. Il découvre une ado aux cheveux emmêlés, quinze ans tout au plus, vêtue d’un jean et d’un pull noir, les mains dans les poches d’un blouson élimé.

Miller hausse un sourcil.

– Bonjour, dit-elle d’une voix faiblarde.

– C’est pour quoi ?

La jeune fille reste muette. Miller soupire. Et grogne :

– Les témoins de Jéhovah, c’est pas trop mon style alors…

– C’est pas ça, lâche-elle tout de go. Je dois vous parler.

Miller la regarde. Il pourrait lui refermer la porte au nez mais il est curieux. Il n’est pas flic pour rien.

– Entre, dit-il en ouvrant plus grand la porte.

Ce qu’elle fait. Il retourne dans la cuisine et lui propose un café. Elle refuse. Elle jette un regard rapide sur la pile d’assiettes dans l’évier.

– Bon, maintenant il va falloir que tu parles. Pourquoi venir déranger un flic à 7h du mat’ ? Tu as des choses à me raconter.

Elle s’assoit, sans lui avoir rien demandé, et pose son coude sur la table en formica.

– Ma mère est morte la semaine dernière. Elle m’a écrit une lettre avant de… partir. Elle me dit que vous êtes mon père.

Miller ferme les yeux, les rouvre. Non, ce n’est pas un cauchemar. Une fois, il se rappelle, une femme a été enceinte de lui. Une chanteuse de jazz et elle a été assassinée. Miller soupire et s’assoit en face de la gamine.

– Comment s’appelle ta mère ?

Elle le lui dit. Un visage surgit dans la mémoire de Miller. Une belle fille au demeurant.

– Vous vous rappelez ? ça a l’air de vous demander un effort…

Il soupire.

– Ce n’est pas une histoire qui a duré longtemps, ment-il avec aplomb.

– Assez longtemps pour je sois conçue visiblement…

Miller soupire. La gamine a de la répartie. La journée promet d’être longue.

– Comment tu t’appelles ?

– Alice.

Miller soupire intérieurement. On aurait pu me consulter côté prénom…

 

 

Ils sortent du laboratoire. La gamine est renfrognée.

– Qu’est-ce qui ne va pas ? Demande-t-il.

– Vous ne me croyez pas.

Il allume une cigarette.

– Je suis flic, comme je t’ai dit. Il faut toujours des preuves. Ta mère a pu se tromper…

– Il n’y a qu’un homme pour dire ça…

Miller ne se sent pas d’humeur à supporter un discours féministe, celui d’une nouvelle génération qu’il ne comprend pas. Il l’emmène dans un café. Il se commande un cognac et un crème pour la petite.

– Vous buvez tôt, lâche-t-elle.

Miller sent qu’il n’a pas encore accepté toutes les implications de la paternité.

– J’ai besoin d’un remontant là.

– J’ai jamais eu de père. J’aurais préféré que vous ne soyez pas alcoolique !

– Du calme…

Miller commence alors à lui parler de sa mère, la femme qu’il a aimée il y a plusieurs années. Il essaie de trouver les mots justes, pas facile face à une ado visiblement à cran. Il lui raconte leurs virées à la campagne, les clubs de jazz, les vacances à Saint Malo. Et puis la rupture brutale, un mot laissé sur la table de la cuisine. Miller ne se cherche pas d’excuses. Il la laissait souvent seule lorsqu’il était plongé dans ses enquêtes. Et il l’a trompé aussi.

-Je n’ai jamais su ton existence. Jamais je n’ai revu ta mère.

-Et sinon tu aurais fait quoi ?

Miller soupire. Il ne sait pas, il ne saura jamais. Son portable sonne.

– Miller ?

– Patrick… Je suis un peu pris là.

– Miller, il y a une urgence. Dantec s’est évadé et te cherche.

C’est définitivement une mauvaise journée, se dit-il.

– Viens, dit-il en prenant la jeune fille par le bras.

 

Les voilà à l’usine, plein de flics en uniforme saluent Miller et interrogent du regard cette gamine qui le suit comme son ombre. Le voici maintenant entrant dans le bureau de son collègue qui sourit en voyant la gosse.

– Je ne veux aucun commentaire, Patrick. Situation ?

L’autre s’éclaircit la voix. Explique comment Dantec s’est évadé de prison, comment il est arrivé sur Paris. Il cherche Miller bien sûr.

– Qu’est-ce que tu lui as fait ? Demande Alice.

Les deux flics se tournent vers elle, comme si son existence leur avait toujours été cachée.

– Je l’ai arrêté, c’est tout. Patrick, tu restes avec elle, ok ?

Miller s’en va, Patrick va à la porte.

– Qui est cette gosse, Miller ?

– Ma fille. Enfin je crois ! Tu peux la faire parler un peu et te renseigner s’il te plaît ?

Et il s’en va.

 

 

Miller fait la tournée des bars et des hôtels. Même de quelques putes que Dantec aimait tringler. Personne ne l’a vu, aperçu ou quoique ce soit d’autre. Miller se boit un petit Cognac pour se remonter lorsque son téléphone sonne.

– Miller ?

– Du nouveau, Patrick.

– Ta fille s’est barrée, Miller.

Il se redresse devant le comptoir.

– Qu’est-ce que tu as foutu ?

– Elle a attendu que j’ai le dos tourné, Miller, et s’est barrée. Putain, elle a de qui tenir là !! c’était qui la mère ?

Miller raccroche. Et s’inquiète. Mine de rien, il vient de découvrir en un instant ce que c’était que de s’inquiéter pour le devenir de sa possible progéniture.

Et il n’aime pas ça.

 

 

Il rentre chez lui, voit la porte ouverte et sort son revolver. Fait quelques pas. Il règne une odeur âcre et de sueur. La peur bien sûr. Miller jette un coup d’œil dans la cuisine. Son cœur bat la chamade. Il envoie rapidement un sms à Patrick.

– Entre, fait une voix, j’ai quelque chose pour toi.

Miller avance lentement et découvre l’homme. Dantec bien sûr, il reconnaît son visage taillé à la serpe et ce regard de poisson froid. Le voilà trônant dans son salon, complètement en bordel, souriant comme un dingue, devant un Miller armé qui lui fait face.

Dantec arbore un air tranquille car Alice est ligotée sur le divan. Le canon de l’arme du dingue sur la tempe. Elle a la bouche recouverte d’un sparadrap.

– Pas mal la petite, flicard. Je te savais pas amateur de chair fraîche.

– Tu es fichu Dantec, fichu, fais pas de conneries.

L’autre en face a un rictus. Son visage osseux cache mal la férocité du regard.

– Elle me rappelle la petite Claudine. Tu te rappelles ? Je lui avais fait sa fête, hein… vous avez eu du mal à la reconnaître.

Violée à deux reprises. Visage tailladé. Retrouvée à moitié morte. La chirurgie esthétique a pu faire disparaître les blessures du corps, pas celles de l’âme, soupire Miller.

– Lâche ton arme, Dantec.

Ce dernier sourit de plus belle et tire dans le bras d’Alice. Cette dernière a un cri étouffé. Miller n’a rien vu venir.

– On va s’amuser, Miller.

Ce dernier transpire un peu. Calcule vite. Il a ses moyens. Il tire vite. La petite est blessée. Et il a un dingue toujours prêt à tirer.

– C’est toi qui va lâcher ton flingue, sinon (Dantec approche son arme du ventre de la petite) elle y passe.

Miller aime parler et négocier. Ça fait partie de son job d’ailleurs. Mais il connaît bien Dantec. C’est  un psychopathe imprévisible. Et il y a une fille à sauver. Oui, une fille. Alice. Surmontant son appréhension, décidant de faire confiance à ses réflexes, Miller tire.

Dantec s’effondre au sol, une balle en pleine tête. Miller se précipite pour détacher Alice, en plein choc. Dès qu’il lui arrache le sparadrap, elle crie, pleure. Miller la serre contre lui, la calme comme il peut. Il la prend dans ses bras et l’emmène à l’hôpital.

 

 

En salle d’attente, Miller boit un café. Alice est en salle de réveil après que la balle ait été extraite. Rien de grave lui a-t-on dit. Miller attend. Du coin de l’œil, il voit une belle quadragénaire arriver, type fille de l’est. Elle a l’air inquiète.

– Salut Livia, dit-il d’une voix atone.

Ses traits fins n’ont pas changé. Toujours mince aussi. Miller se rappelle de bons moments avec elle.

– Où est ma fille ? dit-elle avec un accent prononcé et visiblement angoissée.

Miller, d’un signe de tête, montre la porte de la salle de réveil.

– Elle va plutôt bien. Ne t’inquiète pas.

La femme dénommée Livia s’assoit en soupirant, mettant son sac entre ses jambes.

– Depuis qu’elle a fugué, je ne dors plus.

Miller se rappelle de Patrick tout à l’heure et de son coup de téléphone par rapport à Alice. Puis il regarde avec attention son ancienne maîtresse.

– Quand je pense qu’elle m’a dit que tu étais morte… Sacrée Alice.

Livia reste un moment interdite en entendant ces mots.

– Elle m’en veut… C’est dur d’élever une ado seule, tu sais.

Non, Miller ne savait pas en fait. Pas jusqu’ici.

– Elle a débarqué chez moi ce matin et m’a dit que j’étais son père, en fait.

Livia glousse.

– J’en étais sûre… elle est tombée sur un carton avec des photos et des souvenirs de toi. Et elle s’est fait, comment vous dites déjà, un film.

Miller la fixe.

– Et donc ? Je ne suis pas son père ?

Livia fait non de la tête. Miller la regarde intensément.

– Je ne sais pas qui c’est. Je ne crois pas que c’est toi, je ne sais pas. J’enchaînais les histoires à ce moment-là. Et toi aussi hein ? Alors pas de reproches.

Miller se tait mais ne peut s’empêcher d’avoir un rictus. Pense au résultat du test.

– Tu sais, elle n’a jamais eu de père. Je pensais qu’il n’y avait pas besoin, après tout elle m’avait. Et ça a été très dur. Maintenant… elle est allée vers toi. Elle t’a choisi.

Soudain très fatigué, Miller se lève.

– Simple erreur d’aiguillage, ça arrive… Bon (il se lève) moi, le passé ça va et j’ai du boulot. Ravi de t’avoir revu, Livia, tu me…

Un médecin arrive. Miller s’arrête de parler et le regarde.

– Monsieur, votre fille s’est réveillée. Elle voudrait vous voir.

Interloqué, Miller tourne la tête vers Livia. Il finit par lui sourire puis suit le médecin.

 

Sylvain Bonnet

Début 2022

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.