Coffret Satyajit ray

Contes du Bengale

Pour un large public, le cinéma indien et bengali se résume principalement aux fastes souvent excentriques des films musicaux made in Bollywood, produits de consommation courante nantis des mêmes défauts que ceux issus de l’industrie hollywoodienne. Pourtant, en marge de ce fourre-tout qui vire souvent au grand n’importe quoi, naquit un auteur doué de qualités immenses, proches par moment du génie, qui marqua non seulement l’histoire cinématographique locale mais également l’Histoire du Cinéma tout court. A savoir Satyajit Ray !

Descendant d’une famille d’intellectuels bengalis, l’ancien étudiant en économie s’est rapidement reconverti en artiste accompli. Recevant les éloges de certains des plus grands maîtres de son temps, d’Akira Kurosawa à John Huston, Satyajit Ray n’a pas façonné à proprement parler le cinéma moderne (à l’image d’un Ford, Murnau, Ozu ou Renoir) mais peut se targuer d’avoir prolongé avec brio l’entreprise de ces derniers. Si beaucoup d’analystes peinent à rapprocher son œuvre de figures majeures (on se plaît à le comparer tout de même à Renoir ou à Hawks) quand ses détracteurs lui reprochent un certain manque d’audace visuelle (puisqu’il n’innove point en la matière), on peut en revanche admirer sa plastique épurée, la qualité de sa profondeur de champ (via laquelle il parvenait à retranscrire la vie microcosmique derrière ses protagonistes en premier plan) et surtout sa volonté de s’appuyer sur des scripts fort élaborés. Très attaché à la littérature, Ray confère énormément d’importance à la qualité d’écriture des scénarios de ses long-métrages. Centre de préoccupation récurrent de la plupart de ses films, l’artiste qu’il soit écrivain, scénariste, musicien ou acteur, la place qu’il occupe dans la société et surtout l’introspection qu’il entreprend suite aux souffrances endurées. Facétieux ou pathétique, paresseux alors qu’il doit éclairer la civilisation, le héros de Satyajit Ray ne laisse jamais indifférent, qu’il émeuve ou exaspère. A l’arrivée, le cinéaste éclaire le chemin de ses protagonistes puis réconforte le monde par la chaleur de son humanisme et de sa compassion.

C’est pourquoi la sortie de ce coffret réunissant six films de Satyajit Ray, invisibles ces dernières années, constitue une véritable aubaine pour tous les cinéphiles un minimum curieux, pour découvrir ou (re)découvrir un univers à part. En outre, l’éditeur enrichit l’expérience via les commentaires experts de Charles Tesson (qui a publié un ouvrage fort intéressant sur le metteur en scène) ou encore l’entretien exclusif accordé par Ray à France télévisions dans les années quatre-vingt. Les six films quant à eux couvrent pour cinq d’entre eux sa période prolifique des années soixante, lorsqu’il atteint son apogée et pour le dernier l’époque durant laquelle il diversifiait sa création à travers différents genres.

La grande ville : film de Satyajit Ray avec Anil Chatterjee, Madhabi Mukherjee. 1963. 2h16. Avec La grande ville, Satyujit Ray évoque les difficultés d’une famille traditionnelle à pénétrer de plein pied dans la modernité au sein d’une ville en pleine expansion, symbolisée par le trajet presque interminable du tramway. Le cinéaste remet en question les a priori sur le rôle de la femme au foyer, qui dans ce cas précis supplée aux besoins des uns et des autres en lieu et place se son époux.

Charulata : film de Satyajit Ray avec Soumitra Chatterjee, Madhabi Mukherjee. 1964. 1h59. Peut être le sommet de la filmographie de Satyajit Ray, Charaluta est considéré par beaucoup d’observateurs comme son véritable chef-d’œuvre (plus encore que Le salon de musique). Charulata incarne la quintessence de l’art du metteur en scène, aussi bien thématique que visuelle. Sa capacité à étirer le temps magistralement (comme lorsque pendant l’exposition, il montre le quotidien ennuyeux de son héroïne), la qualité d’écriture, son amour pour la poésie qui revêt ici les traits d’un artiste saltimbanque et insouciant ou encore la maîtrise de la profondeur de champ, se mettent au service d’un mélodrame pas comme les autres.

Le lâche : film de Satyajit Ray avec Soumitra Chatterjee, Madhabi Mukherjee. 1965. 1h09. De tous les films du coffret, Le lâche est le seul qui renferme autant d’amertume, de rancœur larvée alors que la souffrance, celle issue d’une passion déraisonnée, inassouvie pèse sur les épaules d’un faux héros. Le scénariste qui vit finalement par procuration l’histoire d’amour qu’il a lui-même écarté, paie chèrement une faute antérieure qui le hantera pour l’éternité.

Le saint : film de Satyajit Ray avec Charuprakash Ghosh, Prasa Mukherjee. 1965 1h06. Sans tomber dans un athéisme prosélyte, Satyajit Ray se joue des traditions avec humour et légèreté, contrairement à La grande ville. Le cinéaste n’oublie pas les vertus d’un savoir acquis par la recherche et par la science pour se moquer à demi-mots des croyances superstitieuses encore ancrées dans l’Inde contemporaine. Comédie légère aux allures par moments de vaudeville, Le saint éduque en ridiculisant foule crédule et imposteur, mais avec le regard toujours bienveillant de son auteur.

Le héros : film de Satyajit Ray avec Uttam Kumar, Sharmila Tagore. 1966. 1h57.  Autre œuvre majeure de Satyajit Ray, Le héros se pare des atours du biopic via son protagoniste, célèbre acteur qui peine de plus en plus à assumer son statut, parasité par le doute, l’alcool et surtout les choix du passé. Le récit quasiment traité en temps réel, lors d’un voyage en train, est émaillé de nombreux flash back mais également d’incursions oniriques. La force de ce long-métrage réside dans l’équilibre perpétuel entre le cynisme des situations et l’éternel souffle humaniste de son auteur.

Le dieu éléphant : film de Satyajit Ray avec Haradhan Bannerjee, Biblap Chatterjee. 1979. 2h01. Le dieu éléphant dévoile les autres facettes de la filmographie éclectique de Satyajit Ray, qui s’est essayé, après les années soixante à d’autres genres, du film d’aventures à la science-fiction ! S’il conserve les caractéristiques esthétiques de Satyajit Ray,  Le dieu éléphant revendique également les spécificités du film d’aventure, portées ici par un trio de personnages étonnant, bravant comme dans Le saint, les supercheries d’un véritable charlatan.

Coffret DVD ou Blu-Ray aux éditions Carlotta. Sortie le 1er mars 2022

About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture