Il voulait voir la frontière

– Je me suis perdu… la route pour Gênes s’il vous plaît ?

Le type de la station-service éclata de rire aussitôt après avoir entendu la question du conducteur, visiblement vexé.

– C’est ça fous-toi de moi, fit le conducteur qui démarra aussitôt. Pas possible de faire des calembours aussi stupides, pensa-t-il. Moi j’ai pas de temps à perdre, j’ai un rendez-vous important à Gênes. Et on me fait ce coup-là… Il a été bercé trop près du mur celui-là ! Il était furieux, surtout depuis qu’il s’était rendu compte qu’il ne captait plus la radio. De monotone, le trajet était devenu carrément ennuyeux. Et cette frontière qu’il ne trouvait pas…

Il s’arrêta un peu plus loin, dans un petit village presque désert. Il descendit de voiture, marcha un peu sur une place. Puis il aperçut un petit vieux, assis sur un banc.

– Excusez-moi ! Monsieur ?

Le vieux tourna lentement la tête vers lui sans répondre. Sa peau pâle et parcheminée luisait au soleil.

– Pouvez-vous me dire où se trouve la frontière italienne ?

Le vieux le regarda, restant silencieux.

– La frontière italienne ? Les belles signora, les pâtes, vous voyez ? Capisci ?

Le vieux toussa. L’air majestueux et marmoréen, drapé dans son silence, il paraissait néanmoins fragile aux yeux du conducteur pressé. Si ça se trouve, il est sourd : ça expliquerait pourquoi il ne dit rien.

– Est-ce que vous pouvez m’entendre ?

Et le vieux répondit d’une voix lasse :

– Connais pas la frontière, connais pas.

Le conducteur, excédé, retourna vers sa voiture. Déjà, y a pas de panneau indiquant la proximité de la frontière ; ensuite personne ne veut me dire où c’est… Où est-ce que je suis tombé ? C’est quoi ce pays d’arriérés ? Après un dernier coup d’œil exaspéré vers le vieux, reparti dans sa contemplation du paysage vallonné, il remonta en voiture.

Il reprit la route, cherchant des panneaux indicateurs mais ne trouvant rien. Le paysage défilait, dominé à l’horizon par la montagne au nord, menaçante. Il commença à s’étonner de ne croiser aucune voiture. Très étrange ça. Ils sont contre l’automobile dans le patelin ? Pas possible… Où est-ce que je suis tombé, je vous jure… Il ralentit.

Un troupeau de chèvres barrait maintenant la route. Il s’arrêta et sortit du véhicule. Il approcha des animaux, d’abord rapidement puis plus calmement pour ne pas les faire fuir. Ceux-ci étaient de toute façon très lents à se mouvoir et faisaient du bruit – ce qui enflamma les nerfs déjà bien à vif de notre conducteur. Arriva le berger, suivi de son chien.

– Excusez-moi, monsieur. Je voudrais savoir si l’Italie est encore loin ?

Le berger passa son chemin sans le regarder. Là, le conducteur s’énerva et lui saisit le bras.

– Tu vas me répondre toi ! Où est cette frontière ?

Le chien aboya, montra les crocs mais le conducteur n’en avait cure.

– C’est quand même pas compliqué ce que je te demande !

Le berger le regarda et quelque chose dans ses yeux impressionna le conducteur qui le lâcha sans s’en rendre compte. Le berger glissa ensuite, laconique :

– Je ne sais pas de quoi vous parlez.

Et il reprit son chemin, laissant le conducteur encore plus décontenancé.

 

 

La voiture avait lâché, faute d’essence. Il l’avait abandonné sur le bas côté, une dizaine de kilomètres plus bas, et marchait depuis, sa valise à la main. Il avait abandonné la route goudronnée et se trouvait maintenant sur un chemin sinueux. Bon, mon rendez-vous à Gênes est foutu depuis longtemps de toute façon. Dans quoi je me suis fourré n’empêche ! Pas âme qui vive, plus de traces de la civilisation. Tout ça pour aller en Italie. Une chose est sûre : j’aurais mieux fait de rester chez moi.

Le problème est qu’il commençait à avoir faim et soif, sans avoir rien à manger sur lui. Et sans compter qu’il se sentait crevé. Devant lui, un arbre tiens. Il décida de s’arrêter pour se reposer un peu… après je m’y remets et je finirais bien par la trouver cette satanée frontière !

Un petit somme ne lui ferait pas de mal après tout. Il s’allongea sur l’herbe et, avant de s’endormir, contempla longuement un ciel sans étoiles.

 

 

– Il est là.

L’équipe descendit de la navette et embarqua le conducteur, inanimé sous l’œil attentif d’un homme en uniforme. Il était accompagné d’un autre, plus grand et très brun, avec un nez aquilin, qui dit :

– C’est le troisième ce mois-ci à avoir traversé la frontière entre nos deux mondes

Le chef opina. Il avait été nommé à ce poste parce que c’était nécessaire s’il désirait avoir de l’avancement. Il aurait cependant préféré s’en passer : le boulot consistait à ramener des étrangers à la frontière. Ingrat…

Son assistant, un scientifique plutôt ahuri, continua :

– Pourtant ils ont tous pratiquement arrêté leurs essais nucléaires : la barrière devrait se reconstruire.

– Ça prend du temps, fit le chef, agacé par la platitude de la remarque. Il ne comprenait pas ces scientifiques, toujours à réfléchir à haute voix.

Et celui-ci se tourna vers lui, brusquement, pour asséner :

– Vous ne croyez pas qu’on devrait les contacter pour leur dire qu’il y a un autre monde, à côté d’eux ?

S’empêchant de soupirer, le chef se borna à répéter la doctrine du service tandis que l’équipe avait chargé le corps inanimé dans la navette.

– Ils ne sont pas prêts à comprendre et accepter la notion de monde parallèle, vous le savez bien. Nous ne devons pas interférer dans leur évolution. Contentons-nous de suivre les recommandations du conseil scientifique.

Le chef pensa : nous redoutons surtout qu’ils nous envahissent oui ! Puis il laissa le scientifique dans ses pensées et approcha de la navette.

            – N’oubliez pas le véhicule. Et refaites le plein, lança-t-il aux autres gars.

Ils acquiescèrent. Le chef regarda l’horizon et discerna un village, dans un creux de la vallée à l’ombre de la grande montagne du nord. Et j’espère que la prochaine fois, les gens du coin nous signaleront plus tôt l’arrivée d’un de ces voyageurs : eux et leurs drôle de jeu de cache-cache…

Le chef alluma une cigarette et la première bouffée lui fit un grand bien.

 

 

Il se réveilla dans sa voiture au bord de l’autoroute, complètement perclus de courbatures. Essayant de rassembler ses esprits, il se rappela alors son rêve : Qu’est-ce que je suis encore allé chercher moi ! Oh la la ! Puis il vit l’heure et se dit qu’il lui restait très peu de temps pour arriver à temps sur Gênes. Pour son rendez-vous. Il démarra.

Cinq minutes plus tard, il vit le panneau annonçant la frontière italienne. Il sourit. C’est étrange, j’ai une envie bizarre : manger du parmesan. Bizarre.

 

Sylvain Bonnet

Printemps 2010

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.