La chasseresse

1

Quelque part dans Paris, dans un appartement déserté par la lumière du soleil. Un parquet qui crisse. Un pas. Puis deux. Puis bang ! Coup de feu. La balle ricoche contre le mur et empêche l’homme d’avancer. De la poussière de peinture, provenant du mur écaillé par l’impact, se répand dans l’air et  l’aveugle. Il trébuche. Son cœur bat vite, très vite. La mort approche, il le sent confusément. Quand il rouvre les yeux, une femme pointe un revolver contre lui. Il ne voit que sa silhouette, son visage reste flou, dans l’ombre.

            – Pourquoi ? Gémit-il.

La femme tire et l’homme, une balle dans la tête, s’effondre. Le visage éclaboussé par le sang, elle hausse les épaules en murmurant :

            – Tu savais pourquoi, au fond.

 

2

Cornaqué par la médecine scientifique qui n’arrête pas ces derniers temps de critiquer son manque de professionnalisme, Miller a mis des gants pour toucher le mort. La balle est entrée par le front et est ressortie près de l’occiput. Des bouts de matière cervicale sont au sol en train de sécher. À côté de lui, son coéquipier Patrick se pince le nez. Ça pue un peu, les intestins du type se sont relâchés et le pantalon est maculé de merde. Et Patrick a toujours été un sensible.

            – Tu devrais t’y habituer depuis le temps, non ? Les macchabées font toujours ça.

            – Miller, c’est à vomir…

            – Possible qu’il ait chié de trouille avant de claquer…

Patrick sort pour gerber un coup. Miller se relève, sort de la scène de crime pour commencer à inspecter les pièces. Dans le couloir, il furète un peu et regarde le sol. Il tique et se penche : sur la moquette est accrochée un morceau de cuir. Il prend une pince dans le sac d’un des membres de la police judiciaire et se penche pour la piquer. Il d’agit d’un bout de cuir, d’une lanière en cuir blanc. Du brouhaha derrière lui, c’est le tour de l’identité judiciaire. Il prend son carnet en moleskine et note le nom du mort à l’intérieur : Jean-Philippe Magre.

            – Tu as fait gaffe Miller ? Demande un des types de la médecine.

Miller hausse les épaules et s’en va. Il n’aime pas ce type de médecins. Pour lui, toutes les investigations scientifiques et tests ADN du monde ne remplaceront pas une bonne enquête. Mais des fois, ils peuvent servir. Il glisse le bout de lanière dans une pochette en plastique et le range dans sa poche de veste.

 

3

            – Ta lanière provient d’un talon aiguille, Miller. Sa propriétaire fait du 37 et doit avoir la peau fragile : il y a des légères traces de sang dessus.

La clope au bec, le médecin légiste relâche sa fumée en hochant la tête. Assis devant son bureau en plaqué, il s’agit d’un homme d’une soixantaine d’années avec un début d’embonpoint, doté de traits émacies, souvenir d’une jeunesse faite de vaches maigres et de pensions alimentaires exorbitantes. Il devrait être à la retraite mais supporter sa dernière épouse tous les jours l’emmerde… donc il fait du rab’, clame-t-il à tout le bâtiment. Sans compter qu’il peut encore se taper sa collègue, une liaison qui dure depuis dix ans et que personne n’ignore. Miller n’y trouve rien à redire.    

– Parfait ! Ça va me changer un peu de pourchasser une femme. Et tu pourrais retrouver son ADN avant les gars de la scientifique ?

            – Il n’y en a pas assez… Tu es toujours aussi amateur de la collaboration interservices. Tu veux la retrouver avant eux pour te la brancher, hein ?

            – Pourquoi pas ? Si ça se trouve, c’est un super coup au plumard.

            – Tu ne changes pas, Miller… et si c’était un travelo ?

Miller ricane. C’est fastidieux, l’humour.

            – En tout cas, elle lui a explosé la cervelle sans trembler : fais gaffe à ton cul, Miller. Elle a un côté veuve noire.

            – T’inquiète, doc.

Le médecin secoue la tête.

            – Le type était terrorisé en tout cas. J’ai rarement vu une telle crispation musculaire.

            – Je sais qu’il a eu peur vu comment il s’est chié dessus…

Le portable de Miller sonne. Le médecin légiste se gratte le menton tandis que le policier écoute très attentivement son interlocuteur.

            – Un problème ?

Pas de réponse, Miller est parti comme une trombe : un autre corps a été découvert. Dubitatif, le médecin légiste sort de son bureau en se grattant le menton. Puis il appelle sa collègue.

 

4

Miller fait face au cadavre, un dénommé Charles Vasseur, en secouant la tête : celui-ci a l’entrejambe couvert de sang. « On lui a littéralement tiré dans les couilles », pense-t-il. Miller sort de la pièce, un peu écœuré par la scène. On lui a dit qu’une détonation avait été entendue vers 17h par les voisins. Il a demandé si une femme était sortie de l’immeuble à ce moment-là : personne ne le sait. Pas très curieux les voisins…

            – Pourquoi une femme ? Lui demande-t-on.

            – Je suis sûr qu’il s’agit d’une femme.

Ils sourient. Les obsessions de Miller en pleine enquête font toujours sourire ses collègues. Ils sont ensuite obligés de reconnaître qu’il a raison la plupart du temps. Parfois ils se disent qu’ils devraient l’inviter un boire un coup, surtout en fin de semaine. Chaque vendredi soir, ils se font un dîner entre collègues. C’est convivial et bon enfant.

Ils ne savent pas à quel point Miller s’en fout. Pour lui, c’est comme si tout le monde autour de lui était déjà mort. Seul compte le boulot, connaître le pourquoi du comment. Et ici, cela lui rappelle une autre affaire, une autre femme, morte celle-ci. Et ses quatre meurtriers, châtiés au final par elle. Miller aurait aimé cette femme, il le sait. Plus que ça, même. Mais c’est le passé et il préfère refermer le livre de la mémoire.

Il demande à ce qu’on lui remette le rapport d’autopsie. Puis note dans son carnet le nom du mort, Charles Vasseur donc, à côté du précédent, Jean-Philippe Magre.

 

 

5

Au bureau, tard dans la nuit. La bouteille de whisky à moitié vide, un Miller plutôt éméché écrit sur une feuille les noms de deux victimes. Deux célibataires. Deux vies pourtant a priori séparées. L’un travaille dans les assurances, l’autre est chômeur depuis peu après dix ans comme commerçant. Un brun et un blond. Pour les études, l’un a juste un bac, l’autre a fait des études de droit. L’un a un enfant mais ne le voit pas, l’autre rien. Deux vies interrompues.

Pourquoi ?

Il baille, ferme les yeux. Pense à la fibre trouvée sur le sol du premier mort : elle provient de hauts talons aiguilles.  Ah les femmes… Miller s’étire et le voilà qui se connecte sur internet avec son iPhone, bientôt sur un site de rencontre. Une nana l’a alpagué la veille. Chauffé même. Miller a toujours aimé les filles directes. Les voilà qui échangent des messages très sexe.

Vous n’avez pas froid aux yeux.

J’ai passé l’âge des devinettes : on passe aux choses sérieuses ?

Et comment ! un dîner tout d’abord ?

J’ai toujours aimé les préliminaires. 21h demain ?

Idéal après une journée passée à traquer le crime. Miller finit par lui donner rendez-vous. Il est temps de conclure. Puis il rêvasse un peu. Loin de son enquête et en même temps pas tant que cela. Il n’y a pas si longtemps, il draguait les petites nouvelles du service. Mais les dernières l’ont bien calmé. Il ne comprend rien à leur féminisme, intersectionnel ou non. La dernière l’a largué parce qu’il était trop dans le passé côté relations hommes/femmes. De plus en plus, Miller se dit qu’il n’est plus de son époque. Il reboit du whisky et s’endort petit à petit.

Puis le téléphone sonne. D’un seul coup, il est réveillé. Un type en uniforme au bout du fil. Il parle vite, c’est son supérieur qui lui a dit d’appeler Miller.

Un troisième corps a été trouvé.

 

 

6

Le corps n’était pas très beau à voir, une fois de plus. Le visage sanguinolent, des bouts de cervelle sur le mur. Patrick a réussi à se retenir mais de peu. Patrick, justement, est à côté de lui. Ils ont récupéré le téléphone de la troisième victime et appelé Orange. Patrick a réussi à obtenir qu’on lui passe un relevé d’appels. Et des transcriptions de ses dernières conversations. Normalement il aurait fallu beaucoup de formulaires mais Patrick a su vendre sa cause.

            – Miller, là on a quelque chose.

Devant l’écran d’ordinateur défile une conversation téléphone du troisième mort, David Desberg, avec un inconnu. Miller écoute :

            « -David. C’est moi, tu me remets ?

            – Oui, très bien. Mais pourquoi tu m’appelles ?

            – Tu n’es pas au courant ?

            – Non. Ça fait des années que je ne vous ai pas vus. J’ai ma vie et…

            – Les autres sont morts, David.

            – Quoi ? Mais qu’est-ce que…

            – Planque-toi. Je suis sûr que c’est en rapport avec notre affaire.

            – Mais ce n’est pas possible. Ce n’est pas elle.

            – Je suis sûr que si, David.

            – Attends, on sonne. Je te rappelle.

            – Fais gaffe, David. »

 

Après avoir terminé de lire la transcription, Miller a un sourire sardonique. Une femme est bien au centre de cette histoire. Il avait raison. Le téléphone sonne et Patrick décroche le combiné. Il lâche un « cool ! » joyeux. Puis, il dit :

            – On a trouvé le correspondant de Desberg, Miller. On te l’amène.

 

 

7

La salle rectangulaire abrite une table et deux chaises. On a amené le suspect, un dénommé Menton. Son crâne chauve luit sous le néon. On lui apporte un verre d’eau, il n’en veut pas, on lui pose sur la table. Miller sourit.

            – Trois de tes amis sont morts en moins de trois jours. Je serai toi, je commencerai à craindre pour mon matricule.

Menton tremble un peu. Sa nervosité est grandissante.

            – Je n’ai rien fait.

            – Pas avec moi.  Tu travailles dans quoi déjà ?

            – Je suis avocat…

Miller ricane.

            – Ben voyons… Et tu es dans quoi ?

Miller le fait parler, histoire de le laisser un peu prendre confiance. Le type est intarissable. De temps en temps, Miller répond aux messages de sa nouvelle conquête. La nuit promet.

            – Allez, j’en sais assez du côté de ton boulot. Ne me fais pas perdre mon temps, coco. Accouche…

Et Miller fait son numéro habituel, persuadé de voir Menton parler. Au lieu de ça, le voici qui tourne de l’œil et s’évanouit. Miller soupire et appelle des collègues. Son portable vibre : ce sera plus tard pour le rendez-vous amoureux.

 

 

8

À l’hôpital, Miller a attendu une bonne partie de l’après-midi. Les blouses blanches ne se sont guère montrées communicatives. Puis arrive un médecin, un grand arabe d’une quarantaine d’années, qui parle d’une voix monocorde. Il faut ménager Menton qui vient de faire un malaise cardiaque. Miller se demande s’il n’est pas devant un simulateur. Il est de mauvais poil, il était sur un coup sérieux pour une fois.

            – Allez-y Mollo, lieutenant.

Miller a un rictus. Le médecin arabe le connaît bien mais le laisse faire. Miller ouvre la porte et voit un type allongé sur un lit figé, les yeux rivés au plafond.

            – Vous allez vous en sortir, si ça vous intéresse.

Le type murmure :

            – Non.

Miller prend une chaise et s’assoit. Il regrette le temps où on pouvait fumer dans les hôpitaux.

            – Je vais mourir d’ici peu, comme David et les autres. C’est normal. On doit payer.

            – Payer pour quoi ?

Miller croise les jambes et attend.

            – On a tué une femme il y a des années. C’était à une soirée étudiante. On a fait boire une fille et puis, bon, on a tous couché avec.

            – Vous l’avez violé, rectifie Miller.

            – Oui, dit le type sur son lit d’hôpital avec un ton de souffrance. Sa souffrance bien sûr, pas celle de cette fille du passé qu’il ignore totalement. Miller hausse les épaules, se rappelle de plein d’histoires de ce genre en école de commerce, de médecine ou ailleurs. Ça aurait pu lui arriver. Blasé, il fixe son suspect :

            – Et vous l’avez tué ?

Menton secoue la tête.

            – Non, elle s’est suicidée. Ça nous arrangeait bien d’ailleurs avec ce qu’on avait fait. Mais là, elle est revenue. Diane va se venger.

Miller soupire.

 

 

9

Il a laissé deux hommes de faction puis passe au commissariat taper son rapport. Puis on l’appelle pour donner un coup de main pour l’interrogatoire d’un trafiquant de voitures volées. Miller ne voit pas le temps passer. Il finit tard et rentre chez lui, hagard et épuisé. Il habite un immeuble en béton construit dans les années 70, rempli de vieux passionnés par la copropriété. Miller leur parle peu. Il soupire en tapant son code en pensant à la nana d’internet. Allez, se dit-il, j’ai rien raté. N’empêche qu’il se sent un peu déprimé aussi. Du coup, il remarque à peine les pas derrière lui.

Ceux d’une femme.

            – Vous m’avez laissé tomber ce soir.

Il se retourne. Et se retrouve face à son rencard de ce soir, dragué sur internet. Une brune quadra à la moue boudeuse. Elle porte un ensemble noir mais un rien l’habillerait. Ses seins percent à travers le chemisier.

            – Comment vous avez eu mon adresse ?       

            – On trouve de tout sur internet.

            – Je vais finir par le croire.

            – On boit un verre chez vous ? Je n’ai pas envie de perdre cette soirée…

Miller aime de plus en plus ce côté direct et se dit, finalement, que les rencontres sur internet ont du bon. Il la fait passer devant lui et monte dans l’ascenseur à sa suite. Un parfum enivrant. Épicé. Il la prend par la taille et l’embrasse doucement. Elle se laisse faire avec tact et souplesse, ses lèvres charnues lui laissent un goût de cerise. Ce serait presque trop facile, Miller tique un peu mais lui sourit. Arrivés à l’étage, elle passe derrière lui et lâche un « non » retentissant. Son sac vient de lui échapper des mains et de tomber.

            – Je vais tout ramasser et j’arrive.

Miller déverrouille la serrure, ouvre la porte et allume la lumière. Il sent alors qu’on lui assène un coup violent sur la tête. C’est le trou noir.

 

 

Il se réveille chez lui, le téléphone sonne. Il décroche tout en rêvant d’un doliprane.

            – Oui ?

Ce sont les factionnaires. Menton est mort mais il y a plus bizarre : la suspecte s’est laissée prendre. Miller murmure qu’il arrive tout en réfrénant une envie de s’en jeter un petit et de retrouver la fille qui lui a fait ça.

 

 

10

            – Vous ?

Et là, à peine entré dans une pièce blanche, il encaisse une belle surprise, même s’il avait commencé à avoir des doutes en chemin. Il se retrouve devant son assommeuse, toujours aussi boudeuse et jolie mais vêtue d’un bleu d’infirmière. Elle le fixe, sans un mot, sans un son. Puis elle parle très calmement d’une voix chaude et flûtée :

– J’avoue le meurtre de Menton, celui de Desberg, tous. C’est bien moi qui les ai tués.

Miller s’assoit devant elle, la fixe.

            – Il fallait que je vous neutralise. J’espère que je ne vous ai pas fait mal. Je vous aime bien, vous savez.

Elle lui sourit après lui avoir débité son laïus.

            – Vous n’êtes pas Diane, je ne crois pas aux fantômes.

            – Vous avez raison, je suis sa jumelle. Vous pouvez vérifier à l’état civil.

            – Avec joie.

            – Vous avez une cigarette ?

            – On ne fume pas ici.

Ils restent silencieux, l’un en face de l’autre.

            – Vous en avez bien terminé avec votre vengeance ? Au fond, qu’est-ce que vous a rapporté ? Votre sœur est toujours morte et vous allez passer en prison une bonne partie de votre vie maintenant. Vous ne vouliez pas autre chose ?

Elle hausse les épaules et croise les jambes tout en gardant cet air boudeur d’adolescente renfrognée. Exquise avec ça. Miller réfrène une folle envie de la prendre dans ses bras, se lève en secouant la tête et s’en va.

 automne 2019

Sylvain Bonnet

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.