La vie de ma mère!

 

Elle est allongée sur son lit, respire difficilement. Ah mon dieu, tous ces tuyaux ! Dans son bras, une intraveineuse reliée à une poche de morphine. À sa gauche, un moniteur trace son rythme cardiaque, lent et régulier.

            – Maman !

C’est son fils. Il vient l’étreindre. Elle se laisse faire. Il ne peut pas savoir à quel point sentir son odeur la rassérène. Même dans cet état.

            – Comment vas-tu depuis hier ? Le ton est mielleux, lénifiant. Il n’a jamais su comment s’adresser à elle, encore moins aujourd’hui sur ce lit d’hôpital. Elle hausse les épaules. Les médecins sont pessimistes. Tout en la ménageant, ils lui ont annoncé qu’il ne lui restait pas plus de quelques mois. Elle l’a accepté, pas son fils, à qui elle demande comment il va.

            – Oh tu sais, le boulot est prenant et puis…

Hochement de tête, machinal. Quelque chose craque en elle, de profondément ancien. Comme un vieux rêve oublié. Glissant dans le sommeil, elle repense à la vie qu’elle a dû mener : que son corps finisse par lâcher ne l’étonne pas.

 

 

– Tu te rappelles quand on regardait Star Trek ensemble ? J’adorais le capitaine et tu préférais le type aux oreilles pointues.

            – Oui. Pour moi, il était bien plus intéressant.

La mère et le fils ne se quittent pas des yeux. Il ne comprend pas l’intensité du regard de sa mère : il ne cesse de penser avec angoisse à sa mort prochaine. Qu’il cache par ce même sourire énervant. Quant à elle, une envie de lui en dire plus sans le pouvoir. Alors elle l’observe, le détaille, remarque ces rougeurs autour des yeux, par exemple. Allergie ? Non bien sûr, il porte ces symptômes comme des stigmates de mon héritage.

            – Oui maman. L’acteur était meilleur, aussi. Avec le temps, je me suis reconnu en lui. Surtout quand j’étais ado, avec les filles.

Une violente douleur irradie dans la poitrine de la mère malade. Elle est prise de convulsions devant son fils, qui se lève aussitôt et va chercher de l’aide dans le couloir. La fièvre lui donne des sueurs chaudes, puis froides. La carapace va céder, bientôt la fin.

 

 

La fièvre la ramène très loin, vers des mots qu’elle pensait avoir oubliés :

« Je jure fidélité aux valeurs qui ont fondé l’Empire. Ma vie et mon âme ne sont rien, comparées au monde où je suis née. La volonté de l’Empire est mienne. »

Elle se rappelle très bien du jour où elle a prononcé ces mots, répétant chaque phrase du serment comme le lui avait appris son supérieur et professeur.

– Maman ça va ?

Lorsqu’elle ouvre les yeux, elle réalise qu’elle s’était endormie ! La lumière blanche l’éblouit. Que cette chambre est horrible ! Comment se fait-il qu’aucun médecin ne le remarque ?

Son fils se penche vers elle. Les traits de son visage sont réguliers, juste le nez un peu cabossé. Il plaît aux filles, comme il le lui a confié. Elle a souri pour lui montrer sa fierté mais ne lui a jamais dit la vérité : dieu qu’il est laid à ses yeux ! Trop doux, trop pâle, son fils est loin de l’idéal masculin de son enfance.

            – Ne t’inquiète pas mon chéri, ça va aller. Juste un coup de fatigue.

Les hommes ne comprennent rien. Ou plutôt ne peuvent rien comprendre. Et son enfant est bien un homme…

 

 

            – Ce qui choquait mes camarades quand j’étais petit, c’est que tu aimais la science-fiction. Jamais leurs mères n’auraient regardé 2001.

            – Les petits cons, murmure-t-elle. Ils étaient incapables de penser à l’avenir. Aux dangers que court cette planète. Encore moins qu’il puisse y avoir une vie extraterrestre…

Son fils se tait. D’un air gêné, il lui sourit avec compassion. Elle note qu’il a aussi des plaques rouges sur les avant-bras. Contrariée, elle fronce les sourcils.

            – Tu es allé faire examiner tes bras par un médecin ?

            – Oui. Il n’avait jamais vu de tels symptômes. Pour lui, il s’agit d’une allergie. Du coup, il m’a prescrit de la pommade.

            – L’idiot…

            – Non, il est très bien maman.

Je parle de toi, imbécile. Bien sûr, tu ne peux pas comprendre. Je ne t’ai jamais rien dit. Pour l’Empire. Il lui prend la main, elle grimace. Il caresse ses doigts décharnés. Et je voulais te protéger…

 

 

Traînant les pieds, l’air plus revêche que d’habitude, l’infirmière est venue et a augmenté la dose de morphine. Effet direct de la drogue, la malade n’a plus mal, elle est plus calme ; elle éprouve par contre toujours autant de difficultés à se concentrer sur ce que dit son fils.

            – Grâce à toi, maman, j’ai aimé la science-fiction. L’aventure sur des planètes exotiques, l’étude de cultures extraterrestres, des anticipations à base d’extrapolations scientifiques rigoureuses. Troublée par les émotions que ces propos charrient, elle sourit.

            – Je voulais te dire que j’ai publié ma première nouvelle ce matin, dit-il en sortant une revue de son sac. Si tu peux, essaie de la lire, dit-il en la posant sur la table de nuit.

Elle ne peut s’empêcher d’aimer ce garçon, son fils. Les émotions… Humain, trop humain !

            – J’essaierai, je te le promets.

Il l’enlace, elle se laisse faire. Vingt ans plus tôt, elle est venue d’une planète en orbite autour de l’étoile que les humains nomment Aldébaran. Membre du corps des sentinelles, sa mission avait pour but d’évaluer si la Terre représentait une menace pour l’Empire. Son ADN fut donc modifié pour faire d’elle une femelle humaine acceptable. Adieu les mandibules et sa peau grise. Et elle a rempli sa mission. S’est accouplé – comme la première fois fut étrange avec ce machin en elle… – avec son sujet d’études et l’a même épousé. Est même devenue mère de cet enfant qu’elle adore malgré elle.

Au point d’avoir travesti certains de mes rapports pour le protéger ! Car, honnêtement, l’humanité pourrait devenir une menace. Les hommes sont irrationnels, agressifs, ce qui les conduit à être violents. Mais j’ai menti. Au moment d’envoyer mon premier rapport il y a vingt ans, j’ai découvert que j’étais enceinte. Les autorités de l’Empire ont choisi de me croire et m’ont maintenue à mon poste. Après tout, j’étais une sentinelle et elles avaient d’autres planètes à surveiller. Et j’ai continué à les intoxiquer pendant plus de vingt ans à coup de rapports mensongers. Heureusement que les crises économiques sur terre ont arrêté la conquête spatiale…

            – Ma petite maman, murmure-t-il en lui caressant le front. La douceur de sa peau la fait frissonner.

Mais elle s’éteint. Car son ADN dégénère et a tendance à vouloir reprendre sa forme originelle. Bientôt, elle devra quitter cet hôpital pour aller mourir ailleurs, là où personne ne la retrouvera. Le mieux serait au fond d’une rivière, où son corps pourrait se désagréger petit à petit, sans témoin. Ainsi, elle affirmera sa fidélité à l’Empire et à ce que ses professeurs lui ont enseigné. Son fils lui prend la main. Malgré lui…

Elle n’en a plus pour longtemps mais une question la taraude : un métis comme lui est-il viable ? Et si là-bas ils finissaient par apprendre son existence : mon dieu que les hommes m’ont rendue irrationnelle ! Des larmes coulent le long de ses joues. Le pire serait qu’il perde son humanité, son ADN risque aussi d’être instable. Elle gémit. Ah mon fils !

            – C’est triste que tu … doives partir. On ne se connaît pas assez. Tu es si secrète.   

Elle ferme les yeux.

– Si tu savais ce que je donnerais pour mieux te comprendre. Pour connaître enfin la vie de ma mère.

 

Sylvain Bonnet

Été 2012

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.