Le dernier combat

Trois heures du matin. Allongé sur un lit d’hôpital, il grimaça de douleur. Car la mort rôde et a déjà infiltré son corps.

Il serre le poing. Chassant la douleur.

Jamais ça ! Jamais pendant la nuit !

Il regarda le plafond.

Il se sentait faible. Il savait qu’il était vulnérable. Il avait honte d’être fragile aujourd’hui. Et voici le flot de sa mémoire qui vient. La chaleur du soleil sur sa peau, c’était l’Egypte, puis l’Algérie.

Aujourd’hui, le cancer le dévorait. Il ne sentait plus la douleur grâce à la morphine. Tout en lui avait envie de s’endormir. Il était quatre heures du matin. Jamais ça ! Jamais pendant la nuit !

Il avait déjà failli y passer. Six mois après son arrivée. Sa compagnie était stationnée dans les Aurès pour le maintien de l’ordre leur avait-on dit. Un après-midi, les fellaghas les avaient surpris dans un défilé. Malgré la peur, il avait fait son devoir et avait été blessé au ventre. Transporté dans un camion, il avait senti sa vie tanguer. Jacques avait pourtant tenu bon.

Il était cinq heures. Son corps avait envie de lâcher. Pourtant Jacques résistait. Bien sûr qu’il allait mourir cette fois-ci. Rien ne pourrait désormais l’empêcher. Mais pas pendant la nuit. Jamais.

La nuit : 1947, embarqué de force avec sa famille à Alexandrie. Pas le choix sinon ses voisins lui tombent dessus et le massacrent. Par le hublot, il voit la mer étoilée.

La nuit toujours : à fond de cale, le pantalon plein d’urine et les rats pas loin, attirés par la merde et les souffrances. Contrairement à ses frères et sœurs, Jacob ne dort pas. Quelqu’un pourrait venir… Le bruit de la mer l’aide à rester éveillé. Il attend, nerveux. Il entend certains passagers de la cale. Il les entend marmonner. Il entend leurs pas. Il entend son père leur parler. Il les entend s’éloigner après avoir frappé son père. Il a peur. Il accepte sa peur. Il attend la fin. Les voix. D’où viennent-elles ? elles l’invitent à sauter dans la mer. Ce serait simple. Facile. Il entend les gémissements de sa famille. Jacob ferme les yeux. Chasse les voix. Elles sont toujours là pourtant, jusqu’au jour où…

La nuit enfin : le port de Marseille. Soulagement des parents, indifférence des passants à leur débarquement. Pourtant, là, on peut respirer… Quand il descend, il inspire et ses poumons se remplissent de cet air marin qui ne le quittera jamais. La mer peut sauver les hommes. Cette fois, ce ne sera pas la fin. Il vivra.

Aujourd’hui, le dernier réveil. Son cœur battait lentement, mais il se répétait : Jamais ça ! Jamais pendant la nuit ! Et il se força à rester éveillé. Dominant l’envie de se laisser dériver. Et les voix qui l’invitaient à le rejoindre. Comme il l’avait fait depuis cette première fois sur le bateau, il tenait bon. A l’époque, la peur le dévorait. Et puis il n’avait pas confiance dans les marins. Puis il sentit quelque chose de chaud sur son visage. Le soleil ?

À bout de forces, Jacques ouvrit l’œil.

Il baignait dans la lumière du matin.

Je suis le capitaine de mon destin… Il était sept heures du matin. Dernier souffle. Jacques avait tenu parole.

 

Sylvain Bonnet

 

Janvier 2010

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.