Aristocrats

Les noces cruelles

Benjamine d’une famille bourgeoise nippone, Hanako tarde à se marier. Lorsqu’elle rencontre un des meilleurs partis de la ville, l’héritier d’une puissante famille de politiciens, la jeune femme pense avoir enfin trouvé l’homme de sa vie auprès de cet homme doux et raffiné. Mais elle découvre que ce dernier entretient une relation intime avec Miki, une ancienne hôtesse de bar tokyoïte. Hanako va devoir rencontrer sa rivale mais également profiter de ces instants de doute pour faire le point sur sa propre existence.

Un premier échange lors d’un premier rendez-vous. L’homme incite son invitée d’un soir à une légère collation, prétextant avoir déjeuné tardivement, mettant en avant son seul désir. Son interlocutrice, charmée et rêveuse, le prend à contre-pied, car perdue dans ses pensées, elle n’a point saisi ses intentions. Le « je meurs de faim » maladroit lors de ce type de conversation au Japon contraint alors à une réponse policée et courtoise, écartant  les velléités au caractère patriarcal, sous-entendues au départ.

Pour son premier long-métrage, Yukiko Sode choisit de porter à l’écran le roman Anako wa kizoku de Mariko Yamauchi. La réalisatrice témoigne d’une ambition débordante en désirant adapter cette œuvre électrique stigmatisant aussi bien l’écart de considération entre les différentes strates sociales dans l’archipel que le sort réservé aux femmes, dans un système chapeauté encore et toujours par les hommes. Dans ces colonnes, ce terrible constat a été souligné à plusieurs reprises par la passé, via le prisme des long-métrages de Kenji Mizoguchi, Ryusuke Hamaguchi et plus récemment de Kinuyo Tanaka. C’est pourquoi l’entreprise de Yukiko Sode séduisait énormément de prime abord.

Par moments, la cinéaste atteint son objectif, soulignant la cruauté présente dans certaines situations anodines via l’indifférence des protagonistes masculins envers leurs compagnes, enfants, ou belle-fille, à la limite du mépris et du dédain dissimulé dans les rapports de classe. Elle fait mouche également lorsqu’elle évoque cette pression universelle exercée aussi bien sur les femmes que sur les hommes de trouver un conjoint pour répondre aux normes et aux attentes traditionnelles. En outre, Yukiko Sode trouve ses véritables repères lorsqu’elle s’affaire à décrypter les liens pudiques et sincères qui unissent les différents personnages féminins, Hanako et Miki mais également leurs plus proches confidentes. Les amitiés nouvelles ou celles ravivées par la force des événements remplacent les amours fugaces, imaginaires ou uniquement de façade. Les sororités naissantes supplantent alors la soumission aux désirs masculins imposés, ancrée dans la société nippone. La réalisatrice émeut lorsqu’elle induit ce qui aurait pu être et ce qui pourrait être, touchant alors du doigt un véritable point d’équilibre.

Malheureusement, ces quelques instants de grâce, trop peu nombreux, s’estompent au profit de scènes maladroites à la limite de la caricature. A l’image d’une belle-mère courroucée qui gifle sa bru lorsqu’elle annonce son intention de divorcer, contrastant avec la retenue exigée par les bonnes mœurs de cette aristocratie camouflée. Maladresse encore lorsqu’elle rassemble ces étudiantes autour d’un thé en marquant leurs différences de statut social par l’intermédiaire d’un menu aux prix exorbitants. Mais le bât blesse surtout lorsque Yukiko Sode s’éparpille, dispersant sa pensée et ses préoccupations. L’ensemble perd de sa cohésion malgré toute la bonne volonté du monde. La cinéaste mélange allégrement ses thématiques de manière désordonnée, privant ainsi son long-métrage de ce supplément d’âme nécessaire pour transcender son sujet. Par ailleurs, Yukiko Sode ne peut même pas s’appuyer sur l’interprétation de Mugi Kadowaki, beaucoup trop lisse malgré des efforts perceptibles.

Certes, il serait aisé de pardonner à Yukiko Sode, les défauts intrinsèques prévisibles d’un premier long-métrage. Pourtant, si cet essai non transformé laisse entrevoir quelques qualités évidentes, il annonce surtout les limites à venir de la réalisatrice. Incapable de choisir entre incandescence et sobriété, la cinéaste échoue à façonner un véritable objet social élégant. Aristocrats rejoint le club trop prolifique des œuvres ambitieuses mais dénuées d’un regard en adéquation avec ses aspirations.

 

Film japonais de Yukiko Sode avec Mugi Kadowaki, Kiko Mizuhara. Durée 2h05. Sortie le 30 mars 2022

About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture