Géniteur




Tu m’as fait venir ce jour-là pour que je te fasse un cadeau. Un présent. Tu étais mourant. Le cancer avait métastasé, m’avait expliqué le médecin. De plus, tu étais bourré de morphine. Tu n’étais déjà plus tout à fait ici.

Le médecin m’a accueilli. Il a été charmant. J’avais peur. Il m’a amenée près de toi. J’avais peur. Peur d’être confrontée avec toi Géniteur. Quand je t’ai vu sur le lit, environné de fils et de tubes, plus maigre que tu ne l’avais jamais été, réduit à l’état de plaie vivante, j’ai enfin compris que je ne risquais rien.

Le médecin nous a laissés. Après un moment de silence, tu t’es raclé la gorge et tu as commencé à parler. Tu m’as parlé de ta maladie. Tu m’as dit que tu souffrais. Tu m’as dit que tu voulais choisir ta façon de mourir. Et tu m’as regardée.

Tu m’as demandé de t’aider. Tu as ajouté que j’étais la seule à pouvoir le faire. Comme ça, littéralement. J’avoue que j’ai été incrédule.

Ensuite, j’ai secoué la tête. Il n’en était absolument pas question.

 

 

J’avais dix ans Papa : ça s’est passé pendant l’été. Tu es entré dans ma chambre alors que je jouais avec le chien, un caniche. Tu avais chaud, la sueur coulait sur ton front. Tu t’es joint à nous et nous avons joué ensemble. Nous avons ri.  Puis tu m’as prise dans tes bras. Comme souvent, je me suis alors jeté à ton cou.

C’est alors que tes mains ont changé. Tu m’as dit de ne pas avoir peur. Je t’ai fait confiance, je t’ai laissé faire.

Chaque fois que cela s’est reproduit, je t’ai laissé faire. Et je me suis haïe pour cela tout autant que je t’ai haï, Géniteur.

 

 

Il était hors de question que je t’aide à mourir. Non, tu souffrais et tu allais souffrir encore plus.

Et je te l’ai dit face à face.

Tu as dit que tu n’avais jamais voulu me faire du mal. Que quoiqu’il se soit passé, tu avais toujours été là pour me protéger. Je revois encore ton regard si ardent, alors que la mort déjà te réclamait.

Alors je suis partie. J’ai croisé le médecin dans le couloir qui m’a regardé avec étonnement. « si vite ? » a-t-il dû se dire. Il ne pouvait pas savoir ce con.

En me donnant le droit de te tuer, tu pensais te racheter à mes yeux pour ce que tu m’avais fait. En te refusant ce droit, je tenais moi cette revanche à laquelle j’avais tant aspiré.

Enfin, je le croyais.

 

 

Quand ma mère a su, elle a fait nos valises et m’a emmené loin de toi. Tu sais qu’elle ne s’en est jamais remise. Tu l’avais trahie et je ne serais plus jamais sa petite fille. Maintenant, je sais que c’était le prix à payer pour ne plus jamais te voir.

Je te haïssais. Mais je peux le dire aujourd’hui : tu m’as manqué. Sans toi, j’avais peur. Tu m’avais fait croire que tu me protégerais de tout danger. Toujours. Seule avec maman, c’était plus dur, Géniteur. Je me sentais faible et désemparée.

J’ai appris à vivre sans toi. Je me méfiais des garçons, tu m’avais tellement parlé de leurs trucs avec les filles. Un seul regard sur moi était comme une gifle. Ce fut dur avant de réussir à faire confiance à l’un d’entre eux.

J’ai mis des mois et des années avant de me sortir de ton piège.

 

 

Je mangeais avec mon mari Pierre quand on a appelé pour m’annoncer ta mort. J’ai remercié l’hôpital pour m’avoir prévenue et j’ai cliqué sur la touche « fin d’appel » sur mon portable avant de passer au dessert. Et je l’ai annoncé à mon mari. Il connaissait notre histoire mais j’ai vu que mon attitude indifférente le choquait, sans qu’il ne me le dise. Pierre a toujours été trop gentil avec moi.

Cette nuit-là je me suis jetée sur lui et nous avons fait l’amour comme des bêtes.

Pourtant sous la douche, j’avais l’impression que tu étais là. Alors que je me savonnais les cuisses, j’avais l’impression de sentir tes mains sur mon corps, ainsi que leur chaleur. Je ne dormis pas. Au contraire de Pierre qui, lui, ronflait comme une vielle locomotive.

Le lendemain, Je rappelai l’hôpital et demandai à ce que tu fusses incinéré. Et pas de cérémonie. Pas la peine : tu n’avais pas d’amis et j’étais ta seule famille. Et je voulais être au plus vite débarrassée de toi. Ainsi donc je profitais d’une promenade en bateau pour disperser tes cendres. Adieu Géniteur.

Erreur.

 

 

Je tombai enceinte quelques mois plus tard. Ce fut une joie pour moi et Pierre. Et sentir au fil des semaines cette vie grandir en moi, avoir ce ventre rebondi fut une expérience incroyable. Je sais aujourd’hui qu’aucune femme ne peut être véritablement accomplie sans être mère. Nous sommes faites ainsi.

Pierre ne me toucha plus après l’annonce de ma grossesse. Il fait partie de ces hommes pour qui la femme, en train de devenir mère, devient intouchable. Et il s’est occupé de moi, a été doux, attentionné, patient envers mes sautes d’humeurs. Son attitude m’a ému. Quel contraste quand j’y pense avec un homme tel que toi, Géniteur !

Puis ce fut le moment de l’accouchement. J’eus mal. Le bébé avait déjà bougé auparavant ; j’avais pris des cours également. Mais rien ne m’avait préparé à ce qui allait suivre.

J’ai poussé et poussé encore. La douleur était horrible. Je sentais comme une déchirure dans mon ventre. Puis, au bout d’un moment, j’entendis un cri. Je sentis une main me caresser les cheveux : Pierre bien sûr, toujours doux et tellement différent de toi. Puis on m’a amené le bébé.

La peau rougie, encore humide, il pleurait. Avec mes yeux de mère, je le trouvais beau.

Puis il ouvrit les yeux.

Je tremblais.

C’était ton regard.

Je m’évanouis aussitôt.

 

 

C’était toi. Je t’ai appelé Thomas, comme le voulait Pierre. Tu étais là, tu étais revenu. Le beau bébé si mignon et si attendu, c’était toi.

Chaque fois que je portais ce petit être dans mes bras, je savais que c’était toi. Chaque fois que je t’allaitais, tu me regardais avec ravissement.  Quand, en pleine nuit, tu nous éveillais par tes pleurs, tu ne te calmais que si je te prenais dans mes bras. Tu le faisais exprès Géniteur.

En moi, le dégoût grandissait de concert avec la colère.

Une idée a germé.

Te tuer bien sûr. Et j’ai essayé. Je me suis approchée de toi. Tu étais dans ton lit de bébé. Les yeux fermés. Pierre dormait. Nous étions seuls. Je t’ai regardé.

Comme si tu avais senti ma présence, tu as alors ouvert les yeux.

Je ne peux l’expliquer mais je suis sûre que tu as dû savoir ce que je voulais faire. Tu l’as senti.

Tu m’as regardée –je m’en rappellerai toute ma vie. Le même regard que lors de cette fois où tu m’avais prise dans tes bras.

Et je suis alors redevenue ta victime. Je n’ai rien pu te faire.

 

 

Tu grandis vite. Tu as plus d’un an. Je dois dire pour être juste que tu as des bons côtés malgré tout. Pierre est fou de toi. Tu es son fils et tu sembles l’aimer aussi.

Quand tu me regardes cependant, je sais une chose : j’ai eu ma vengeance et tu as eu la tienne, Géniteur. Ne crois pas cependant que tout est réglé entre nous.

Même si je t’aime.

 

Sylvain Bonnet

 

Début 2010


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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.