Je voulais être une légende




1

- Dégage, sale bête! C’est pas le moment, dit-il en poussant le chat, qui était venu en miaulant se frotter contre le clavier de l’ordinateur, l’empêchant ainsi de taper sur son blog. Il alluma une cigarette tandis que le chat filait dans une autre pièce. Celui-là, mon ex aurait dû l’emmener lorsqu’elle m’a plaqué, se dit-il en grimaçant.

 

 

- Alors que fait-il ?

Reynaldo, homme brun entre deux âges au regard perçant, répondit en fixant son ordinateur.

- Il va raconter son histoire sur son blog.

Son interlocuteur, un blond plutôt rondouillard, toussa et eut un rictus.

- Grand bien lui fasse : il y en a plein sur la toile qui vont se délecter de ses délires.

Reynaldo sourit.

- Certainement.

 

 

« Tout a commencé il y a trente ans lors de ma première année comme journaliste à SkyNews. Je sortais juste de l’école, j’étais frais, jeune et naïf. En même temps, j’avais soif de gloire. J’avais été bercé par les exploits de Woodward et Bernstein entre autres et je voulais faire encore mieux. Oui, rien que ça. Lorsque je fus engagé, je rêvais de couvrir la politique mais on préféra me coller à la rédaction des faits divers, à charge pour moi de les rendre sexy comme on m’avait dit le premier jour. Quelle ne fut pas ma déception ! Pourtant je m’y employais, râlant et pestant contre mes chefs qui n’avaient pas reconnu mes talents. J’étais persuadé, chers internautes, que j’avais un destin et que quelque chose de grand m’attendait. Orgueil de jeunesse…

Je faisais une cible de choix pour mes collègues. J’étais une source continuelle de plaisanteries et de moqueries toujours plus vachardes. Entre journalistes, croyez-moi, aucun cadeau. On est prêt à tuer le type d’à côté pour obtenir le scoop qui nous fera passer de l’ombre à la lumière. Et mes collègues avaient tout de suite repéré que j’avais faim, très faim et que ça me faisait tenir et avancer. En fait, j’étais comme eux au même âge et je leur rappelais ce qu’ils avaient perdu depuis. J’étais un danger et ils avaient bien l’intention de me tenir à distance ; sauf Bertie.

Bertie était un journaliste d’investigation proche de la retraite et ne paraissait pas pressé de la prendre. Assez grand, maigre et fumant comme un sapeur, il avait l’air d’un vieux rapace déplumé avec un nez crochu et des yeux globuleux cachés par des lunettes rondes – un jour on lui avait dit qu’il ressemblait à Himmler et il l’avait plutôt mal pris, vu que la moitié de sa famille était morte à Auschwitz. Bertie m’aimait bien, bien que je ne sache toujours pas pourquoi, chers amis blogueurs… Toujours est-il que, certains soirs, nous restions à boire. Bertie était divorcé et personne ne l’attendait chez lui. Je dois dire que j’avais du mal à le suivre après la deuxième bouteille. Souvent, il partait dans des histoires plus proches des divagations d’un pilier de comptoir que du sérieux de ses articles sur les trafiquants de drogue. Et c’est pendant une de ces beuveries qu’il me parla pour la première fois de l’Épervier… »

 

 

- Ça y est, il est lancé.

Reynaldo dégustait sa bière, assis sur le rebord de la fenêtre. Sur ses joues, on pouvait voir de la lumière reflétée par le soleil finissant : on aurait dit le visage d’un enfant sur un tableau de style raphaelite. Il tourna la tête vers son compagnon qui avait pris sa place derrière l’écran.

- Combien sont connectés, Charlie ?

Installé devant l’ordinateur, Charlie tapa sur son clavier, sembla pensif un moment, puis dit :

- Une bonne centaine apparemment.

Bien, très bien. Reynaldo sourit et but une gorgée de sa bière.

 

 

« … Bertie avait les yeux qui brillaient quand il parlait de ce tueur mystérieux.

- Comment sais-tu qu’il est mêlé au coup d’état en Irak ?

- Je le sais, je le sens. Regarde ces photos…

- Bertie, ce  ne sont que des bruits, des rumeurs, d’après ce que je comprends. Personne n’a témoigné, ce ne sont que des conjectures…

Bertie se mit à rire.

- Il est toujours dans des coups fumants. Laos, Vietnam et tiens regarde là : le Nicaragua…

J’avais la tête qui tournait et du mal à me concentrer. Le whisky avait coulé à flots, beaucoup trop, et je ne me sentais pas très bien. Bertie riait. Un rire bien trop aigu, celui de l’ivresse, presque identique à la folie.

- Il sait aller là où il y a le plus d’opportunités pour un mercenaire, balbutiai-je.

- Tu parles, il est partout oui.

J’éclatai de rire devant cette phrase. Bertie se leva et se rendit dans son bureau. Je l’entendis ouvrir un placard et fouiller dans ses papiers. Pendant qu’il s’occupait de son tueur, je me resservais une goutte de son scotch. Pas question de se laisser abattre, me disais-je alors qu’il revenait avec un gros dossier poussiéreux. Quand il le déplia, Bertie tanguait un peu tandis que je buvais une gorgée.

- Regarde, tiens, dit-il, après avoir hésité, en me tendant des photos qu’il étala devant lui. A chaque fois, il pointait du doigt un homme, le même. Brun, grand, il laissait une drôle d’impression. Il regardait l’objectif sans le regarder. Pas par distraction. Comme s’il était déjà passé à autre chose.

J’approchai la tête des photos étalées sur la table. Noir et blanc. Puis couleur. Laos. Nicaragua. Irak. Somalie. Quelque chose me fit froncer les sourcils.

- Non.

- Quoi ? me demanda Bertie, dont l’élocution éméchée semblait plus assurée.

- Quelque chose cloche là, fis-je en montrant du doigt une photo puis une autre.

Il souriait.

- Ok, dis-je en le regardant. Tu me fais un coup que tu réserves aux jeunes débutants, hein ?

Après avoir manqué de se casser la figure, il réussit à s’asseoir sur une chaise.

- Que tu crois, p’tit gars ! Que tu crois !

- Ce n’est juste pas possible.

Bertie tapa du poing sur la table, passa la main sur son front puis dit :

- Allez, dis ce que tu as en tête, fit-il avec une voix traînante.

- Ton gars ne vieillit pas entre le Laos et l’Irak. Or vingt ans se sont écoulés : pas possible. Ou alors c’est son fils. Ce qui est peu probable…

Bertie se tortilla sur sa chaise et riait à son tour.

- Marrant ton bidonnage, dis-je après avoir terminé mon verre.

Il secoua la tête.

- Je sais que ça en a l’air, p’tit gars. Pourtant, je te le jure, ça n’en est pas.

- Bertie… commençai-je alors qu’il me sortait une photo plus ancienne, jaunie sur les coins. Je secouai la tête mais acceptais d’y jeter un œil. Elle montrait une dizaine d’officiers en uniforme allemands, pendant la seconde guerre mondiale, souriants et sûrs d’eux-mêmes, se tenant dans une grande salle près d’une cheminée. Et je repérai aussitôt notre homme.

Celui que j’allais bientôt désigner sous le nom d’Épervier. A côté de lui, il y avait aussi un autre visage que j’avais reconnu.

Interloqué, je levai la tête vers Bertie.

- Ouais, tu as bien reconnu p’tit gars. Et tu peux aller la faire authentifier si tu veux.

- S’il s’agit bien de lui alors, je veux dire qu’il devrait avoir dans les quatre-vingt dix ans. Au minimum…

Bertie acquiesça. Je pris la photo prise en Irak et la comparai avec celle datant apparemment de la seconde guerre mondiale.

- Ce n’est pas possible.

- Et si !

Il se remplit un verre qu’il but cul sec. Puis, en train d’en remplir un autre, il déclara :

- A la santé du mystère qui m’obsède depuis vingt ans !

Sur la photo la plus ancienne se tenait un officier allemand à la mise impeccable. Le regard perçant et fier, il s’agissait du colonel Von Stauffenberg, l’homme qui avait failli tuer Hitler. À côté de lui, l’Épervier… »

 

 

Le soleil s’était couché. Reynaldo avait pris la place de son compagnon et lisait distraitement ce qui défilait sur l’écran.

- Un peu mélo son histoire quand même, fit-il avec dédain. J’aurais pourtant cru qu’il ne verserait pas là-dedans…

Il entendit son comparse lui lancer de la salle de bains :

- Il n’empêche qu’avoir laissé cette photo en circulation était une ânerie !

Reynaldo tourna la tête vers le couloir et lança :

- Des précautions avaient été prises après la guerre. Maintenant, n’oublie pas que les journalistes sont aussi de sacrés fouineurs.

 

 

« … Bertie disparut durant l’hiver qui suivit. Crise cardiaque d’après le médecin. Et je n’eus aucun mal à le croire vu le volume d’alcool qu’il consommait. Nous nous partageâmes ses affaires et je pris, comme seul part d’héritage, le dossier qu’il avait consacré sa vie durant à l’Épervier. L’aura de mystère autour de cette histoire m’attirait. Je ne le comprenais pas encore mais Bertie m’avait refilé son obsession. Elle n’allait plus me quitter durant les vingt années qui suivirent. »

 

 

2

« SkyNews finit par faire de moi quelque chose qui se rapprochait plus d’un grand reporter et m’envoya visiter les points chauds de la planète. Mission : ramener de l’info chaude, susceptible de faire monter l’audimat et les recettes publicitaires qui vont avec. Je partais régulièrement avec une équipe de cameramen rodée à ce genre d’expéditions et nous rencontrâmes tout ce que ce monde compte en guérilleros mal embouchés : contras reconvertis dans le trafic de drogue, talibans dévoyés, militaires birmans affairistes… Je faillis y laisser quelques fois ma peau mais la chance m’avait toujours souri jusqu’ici. Et nous devînmes bientôt accroc au danger, moi surtout. La vie quotidienne, le mariage, les enfants… tout cela était bien pâle comparé aux décharges d’adrénaline et à l’excitation des combats dont j’étais le spectateur.

L’histoire de l’Épervier traînait toujours quelque part dans ma tête. Au cours de mes pérégrinations, j’interrogeais des soldats, des mercenaires, des experts de l’interlope qui auraient pu le rencontrer. Pas un n’avait entendu parler de lui… »

 

 

- Est-ce vrai ?

Reynaldo mangeait une pomme, pensant que la saison commençait vraiment mal avec toute cette pluie qui tombait dehors. Il répondit :

- Avec une bonne couverture, tout est possible Charlie.

Charlie se mit à ricaner.

- Comme quoi, tu vois, on peut réussir à passer inaperçu toute sa vie, hein ?

Pour toute réponse Reynaldo grimaça.

 

 

« … Jusqu’à ce jour au Liban.

J’avais été envoyé là-bas pour couvrir un attentat commis contre l’ambassade américaine. Ce n’était pas vraiment fait pour m’avantager : mon employeur venait d’être racheté par un concurrent et j’avais raté depuis un ou deux jeux de pouvoir avec les nouveaux patrons. Ils me mettaient constamment à l’épreuve. Le Liban, c’était un os à ronger bon pour le larbin que j’étais devenu, bien loin de l’Afghanistan où tout se passait désormais.

Arrivé à l’aéroport de Beyrouth, je pestai sur le tarmac contre la chaleur de plomb puis contre les odeurs de transpiration qui régnait dans cet aéroport où la climatisation était tombée en panne. Je pris un taxi qui m’emmena directement à l’ambassade malgré une circulation compliquée. Dix minutes plus tard, je pouvais constater que le mur de façade avait été éventré sans que la structure même du bâtiment soit affectée. Les choses étaient pour moi assez claires : le commanditaire avait voulu donner un avertissement et démontrer sa force. Sans compter qu’il n’y avait eu que des blessés : l’explosion avait eu lieu à une heure où le bâtiment était presque vide. L’attentat avait été revendiqué par le front populaire de libération du Moyen-Orient : du menu fretin à première vue, très loin de la très médiatique nébuleuse Al Qaida.

Tandis que je visitais les lieux, chaperonné par un rond de cuir de la diplomatie américaine, je m’ennuyais et rédigeais déjà mon article, que je voyais comme un simple compte-rendu factuel. Après avoir quitté mon garde chiourme, je me dirigeai vers la sortie du bâtiment quand quelqu’un me heurta.

- Excusez-moi, fit un homme petit et basané, libanais probablement.

Il me tendit une enveloppe alors que je me relevai.

- Vous avez perdu ceci.

L’air insistant de l’homme me fit accepter. Après être revenu en taxi à mon hôtel, je m’empressais de l’ouvrir, découvrant un mot – m’indiquant simplement : « pour que justice soit faite » – et des photos. Elles provenaient à première vue intégralement de l’enregistrement fait par les caméras de sécurité de l’ambassade juste avant l’explosion. Monotones, elles montraient les allées et venues du personnel et des visiteurs. Je m’arrêtai sur une en particulier qui montrait un officier en train de saluer les marines de permanence à l’entrée. Il avait un regard de prédateur, prêt à se fixer sur une proie. Je fronçai les sourcils et sortit de mon portefeuille une des photos que m’avait laissées Bertie.

Il s’agissait bien du même homme : l’Épervier. »

 

 

- Qu’est-ce que sa découverte a changé pour nous?

- Rien, répondit Reynaldo. L’exfiltration avait déjà eu lieu. Par contre l’armée américaine a avancé plus vite dans son enquête. Et un portrait robot a été diffusé par les services secrets : gênant.

- Beau résultat. Et notre journaliste s’est donc accroché, hein ?

Reynaldo ne répondit pas et alluma une autre cigarette.

 

 

« … Je retrouvai ensuite sa trace au Darfour où il avait acheminé des armes à destination des rebelles. Mon contact à l’armée américaine me raconta que l’Épervier avait failli être arrêté lors d’une embuscade à la frontière soudanaise et qu’il n’avait dû son salut que grâce à une chance insolente.

- Avec la demi-douzaine d’attentats dont on le soupçonne d’être à l’origine, il figure désormais sur notre liste noire. Je peux t’assurer qu’on finira par l’avoir.

Moi je pensais plutôt que ce serait bien plus difficile que ne l’imaginait mon correspondant. J’avais consacré pas mal de temps au dossier légué par Bertie et l’avait enrichi d’autres éléments. Mes recherches m’avaient par exemple conduit à retrouver sa trace lors du renversement d’Allende en 1973. Plus loin encore, j’avais retrouvé sur un site spécialisé dans le recensement des actes terroristes une photo de lui prise par les britanniques lors d’une rafle effectuée à Jérusalem après l’attentat du King David en 1947. Arrêté, son passeport américain – il s’est avéré ensuite qu’il s’agissait d’un faux – lui avait permis d’être relâché aussitôt. Contre toute rationalité, j’étais persuadé qu’il s’agissait du même homme et sa longévité ne constituait pas le moindre de ses mystères.

Comment et pourquoi avait-il été mêlé à la plupart des évènements tragiques qui avaient secoué le vingtième siècle ? Qu’est-ce qui se cachait derrière ses agissements ? »

 

 

Le journaliste s’arrêta un moment de taper à l’ordinateur et se leva de son bureau. L’air sombre, il approcha de la fenêtre pour y jeter un œil : il pleuvait. Temps de merde. Le chat vint se coller contre ses pieds en ronronnant mais il n’y fit pas attention.

- Es-tu là quelque part en train de m’observer ?

Puis il retourna derrière son ordinateur.

 

 

« … Ce fut un soir que je le vis pour la première fois. Je rentrais d’un reportage à Londres, qui s’était d’ailleurs mal passé. J’allumai la lumière et allais au bar pour me servir un scotch quand j’entendis :

- Pendant que vous y êtes, un double pour moi également. On the rocks.

Je me retournai et le vis, installé dans un de mes fauteuils en cuir, costume de flanelle. Avec sa tête légèrement penchée en avant, il avait un air tranquille et ce regard particulier, aussi intense et impénétrable que sur les photos.

Il se leva, vint à côté de moi, prit un verre et y versa du whisky.

- Ne me demandez pas ce que je fais ici. Vous le savez, m’asséna-t-il en me le tendant.

- En tout cas, vous n’êtes pas ici pour me tuer sinon vous l’auriez déjà fait, dis-je avant de boire le tout d’un trait.

Il resta silencieux, m’observant dans les moindres détails.

- Ça fait quelques temps que je vous ai repéré. Vous êtes meilleur que Bertie, dit-il en souriant. Enfin, vous avez aussi d’autres moyens, plus efficaces, c’est sûr.

Il retourna s’installer dans le fauteuil en face.

- Vous devriez arrêter d’enquêter sur moi, fit-il avec une pointe d’accent qui était indéfinissable. Vous finirez par vous brûler les ailes.

- Désolé mais je ne crois pas en avoir l’intention.

Il leva les yeux au ciel, avec un air affligé.

- Pensez un peu aux conséquences et… écoutez, pour moi vous êtes comme un admirateur et je n’ai pas l’intention de vous éliminer. Par contre mes employeurs ne sont certainement pas du même avis que moi.

Je le regardai, l’écoutant à peine.

- Quel âge avez-vous ?

Il se mit à rire.

- Quelle importance ?

Tandis qu’il me regardait avec un air cynique et désabusé, je retournai vers mon bureau, ouvris un tiroir et revins avec la photo prise de lui avec Von Stauffenberg à la main. Je la lui tendis. Il fronça les sourcils en la voyant mais refusa de la prendre.

- J’ai besoin de savoir, de comprendre.

Il but une gorgée de whisky, passa son autre main dans ses cheveux pour repousser sa mèche en arrière et déclara calmement :

- Je suis âgé de plus de cinq cent ans, à peu près.

Ce fut mon tour de secouer la tête.

- Vous vouliez une réponse, me dit-il presque gêné.

Je redressai la tête.

- Ecoutez, je sais que ça va vous surprendre mais je vous crois.

Il alluma une cigarette.

- Laissez-moi écrire un livre sur vous.

Il éclata de rire. L’Épervier se laissa finalement convaincre plus facilement que je ne l’avais cru… »

 

 

Charlie se tourna vers lui.

- Pourquoi avoir dit oui ?

Il ne répondit pas, complètement absorbé par la pluie qui tombait dehors dans la nuit. Le bruit des gouttes d’eau tombant sur la vitre lui rappelaient d’autres nuits d’attente semblables. Et elles se terminent toutes de la même façon…

 

 

« … Il me raconta tout. L’Épervier avait été mêlé à tous les grands bouleversements du monde depuis la renaissance. Il me raconta les complots contre l’Espagne et Louis XIV, l’infiltration de la Chine des Ming, son rôle à Waterloo, le 20e siècle enfin. Il finit aussi par me parler de ses employeurs.

- Ils m’ont recruté à Florence quand j’avais dix-huit ans. Ils recherchaient un assassin expert, sans aucun scrupule. J’étais l’homme idéal pour eux. Bon, il a fallu que j’améliore et modernise mes techniques avec l’évolution de la technologie mais ça n’a pas été trop difficile parce que j’aime vraiment mon métier.

Il me confia aussi le secret de sa longévité. Ses maîtres, versés dans l’alchimie et l’occulte, avaient mis au point une potion d’immortalité. Chaque mois, il devait s’obliger à en boire une fiole entière. Au fil des siècles, il était devenu totalement dépendant de cette potion qui le maintenait en vie. Sans elle, il déclinerait et mourrait à très brève échéance.

- Qui sont vos employeurs ?

Il sourit tout en regardant dans le lointain.

- Aujourd’hui, on pourrait dire qu’il s’agit d’une multinationale et je dois dire que je ne suis qu’un de leurs moyens d’action. Pas forcément le plus efficace d’ailleurs. Savez-vous combien de traders travaillent pour eux ?

Et il rit. Je détectai de la tristesse dans ce rire. Comme s’il regrettait cette évolution du temps.

- Un roi de France a essayé de les éliminer bien avant ma naissance. Il fut leur plus mortel ennemi, réussissant à mettre la main sur la plus grande partie de leur trésor de guerre et à éliminer leurs chefs. Ils ont pourtant survécu, tirant de cette expérience la leçon suivante : mieux vaut rester dans l’ombre. Ils y sont à leur aise pour manipuler le monde à leur guise. Pour eux j’ai tué des centaines de gens.

- Et Hitler ?

Il devint plus grave.

- J’ai eu des échecs aussi. J’ai fait au moins trois tentatives contre lui, Stauffenberg a failli réussir avec mon aide. Mais Hitler devait avoir le diable de son côté et s’en est sorti à chaque fois.

- Quel est leur but ?

- Diviser pour régner. Empêcher l’apparition de rivaux susceptibles de remettre en cause leur influence. Napoléon, Hitler… et aujourd’hui les Américains. Les suivants – car nous y pensons déjà -, n’auront aucune chance.

Il s’assombrissait à la fin de nos séances. Il se demandait comment le livre serait reçu si je réussissais à le faire publier.

Il avait raison de s’inquiéter… »

 

3

«… Quand j’eus terminé le manuscrit, je le présentai à différents éditeurs. Les plus prestigieux refusèrent, ne sachant comment l’aborder, encore moins le vendre : était-ce une enquête ou une fiction ? Ils se demandaient aussi ce qui avait pu me prendre d’écrire un livre pareil. Aucun magazine, malgré quelques amis qui y travaillaient, n’accepta de le publier.

Bientôt, je commençai à recevoir aussi des coups de fil anonymes. Au début en pleine journée, soit sur mon téléphone fixe du bureau, soit sur mon portable. Puis ce fut en pleine nuit. Il y eut aussi quelques lettres de menace mais rien de bien terrible finalement.

- Franchement, j’aurais pensé que ça serait pire.

- Ne les sous-estimez pas mon ami, me fit l’Épervier lors d’une de nos dernières conversations. Ils ne vous laisseront jamais tranquilles et feront tout pour que le livre ne paraisse pas. Ils vous discréditeront.

- Alors tant pis. Ce sera le prix à payer, fis-je d’une voix lassée. Mais vous ?

- A mon âge, je ne risque plus grand-chose, dit-il avec ironie.

Puis l’Épervier me regarda d’une façon mélancolique. Il sortit une fiole de sa poche et but devant moi le précieux breuvage qui lui conférait sa longévité.

- Le whisky a définitivement meilleur goût, dit-il en grimaçant.

Je finis par publier le livre à compte d’auteur… »

 

 

- Les Maîtres ne pouvait pas laisser passer une chose pareille, Reynaldo. Tu le sais bien. Il va être temps pour toi d’aller régler cette histoire. Définitivement.

Charlie s’arrêta un instant puis fixa son ami avec un air sardonique, qui correspondait pour lui à l’expression de la compassion.

- Désolé.

Dehors, il n’arrêtait pas de pleuvoir. Reynaldo jeta sa cigarette dans le cendrier et quitta le rebord de la fenêtre.

- Je sais ce que j’ai à faire, dit-il en enfilant son imperméable. Il partit en claquant la porte.

 

 

« Je fus convoqué par un de mes patrons. Sans même me saluer, il m’accueillit par ces mots :

- Tu peux me dire ce que c’est ?

- Un livre sur une enquête que j’ai faite ces derniers temps.

Il ricana. Puis tapa du poing sur la table.

- Arrête ton baratin, c’est un roman oui ! Et pas très bon en plus.

- Non, ce type existe réellement…

- Ton livre est ridicule mon pote. Tu sais que ce n’est pas la ligne de la boîte ce genre de conneries. Je me demande où tu es allé pêcher ça. Tu aurais dû nous consulter avant de publier ça, même à compte d’auteur.

- Jeff, je n’ai pas de contrat d’exclusivité…

- Tu fais partie de cette boîte depuis suffisamment longtemps pour savoir que tu ne peux pas faire ce que tu veux, coupa-t-il. J’ai eu le service juridique, ils sont inquiets. On risque des procès.

Il se tut un instant, puis :

- Sors d’ici, tu me fatigues.

SkyNews m’a licencié aussi sec. Après vingt ans de bons et loyaux services, je n’ai eu droit qu’à un courrier en recommandé m’informant le vendredi que je n’avais pas à me présenter à la rédaction le lundi suivant. Je sais d’avance la question que vous vous posez…

Bien sûr que j’y vois la main de l’organisation employant l’Épervier ! Car il m’avait prévenu, chers internautes, mais cela ne compte pas. Le plus important est que vous ayez lu mon histoire. Cela, ils n’ont pas pu l’empêcher. Vous êtes maintenant vingt mille à avoir acheté mon livre et je viens de signer avec un éditeur  pour une publication en poche dans une collection de romans policiers. Et peu importe en définitive qu’on prenne ce livre pour un roman. Peu importe d’avoir été ridiculisé par mes anciens confrères qui me prennent désormais pour un illuminé, un paranoïaque qui a détruit sa carrière. Car, voyez-vous, l’histoire de l’Épervier devait absolument être racontée… »

 

 

Alors qu’il allait rajouter une ligne sur les derniers agissements de l’organisation, le chat miaula.

- Quoi encore sale bête ? fit le journaliste en levant la tête vers l’animal.

Le chat, prévoyant la colère de son maître, s’éloigna rapidement du bureau et passa devant l’Épervier qui se tenait sur le seuil, refermant doucement la porte. Le journaliste, résigné, ferma les yeux et baissa la tête.

- Je regrette, fit l’Épervier en sortant son revolver. Je n’ai pas le choix.

Le silence régna un instant entre eux. L’Épervier était visiblement très gêné par la situation.

- Vous saviez que cela se terminerait ainsi, n’est-ce pas ? dit le journaliste en rouvrant les yeux, indigné.

L’Épervier avança vers le bureau, déterminé. Quant au journaliste, il restait immobile. Cachées par le bureau, ses jambes tremblaient légèrement.

- Peu importe.

- Vous vous êtes servi de moi, asséna le journaliste.

- Soyez juste : nous nous sommes servis l’un de l’autre, nuança-t-il.

Le journaliste soupira. Il avait l’air fatigué.

- Si je peux faire quelque chose ensuite…

- Vous avez déjà assez fait : Allez-y, demanda le journaliste en levant une main, dépêchons un peu !

L’Épervier braqua son revolver et lui tira une balle entre les yeux. Le journaliste tomba de sa chaise pour s’écrouler au sol. Avec une mine de dégoût, l’Épervier sortit aussitôt. Une fois dans la rue, il entendit retentir une sirène de police. Le soleil se levait.

 

 

- Pourquoi utiliser le revolver ? Tu connais plus d’une centaine de manières beaucoup moins voyantes de faire disparaître quelqu’un.

Debout dans une pièce dénudée, Reynaldo, fixant une silhouette tapie dans l’ombre,  secoua la tête.

- Maître, je ne voulais pas vous faire ce cadeau-là. Il méritait une mort mystérieuse, qui donnerait une aura à son livre et à son histoire.

Il entendit un soupir.

- Justement. Tu sais que nous détestons toute forme de publicité, affirma la voix qui se fit plus forte.

- Oui, Maître.

- Tout cela remet en cause notre arrangement.

Le visage de l’assassin fut éclairé par un sourire.

- Je suis prêt à subir la punition que vous choisirez de m’infliger, Maître. Cependant, vous savez très bien que le livre est vu par ses lecteurs comme une fiction écrite par un journaliste raté et finalement beaucoup plus doué pour la littérature de complot, comme les critiques le disent.

Il y eut un silence puis la voix reprit :

- Tu es un de nos meilleurs éléments mais…

- Ce livre n’est pas pris au sérieux, lisez la presse, coupa Reynaldo en tendant un journal à son mystérieux interlocuteur. Une main sortit et prit le journal. Au bout d’un moment, l’interlocuteur de l’assassin se racla la gorge et sortit de l’ombre où il se tenait. Il s’agissait d’un homme plutôt jeune, petit et chauve, revêtu d’un strict costume cravate.

- Tu as raison. Je te tiendrais informé de la décision du conseil.

Croyant que l’entretien était terminé, Reynaldo se leva.

- Attends.

Il s’immobilisa.

- J’ai besoin de comprendre quelque chose.

Il se tenait droit, sentait sur lui le poids du regard scrutateur et inquisiteur de son supérieur, pourtant bien plus petit que lui.

- Dis-moi pourquoi tu as pris tous ces risques.

- Je croyais pourtant que vous aviez compris, Maître.

L’homme en costume noir approcha, l’air intrigué. Reynaldo sourit. Et dit d’une voix claire :

- Tout simplement parce que je voulais être une légende.

 

Sylvain Bonnet

 

2010

 


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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.