Le policier piégé




1

Miller se réveille chez lui, la tête endolorie. Bordel mais qu’est-ce que je fous là ? Il se relève et voit alors la scène :

Un type est étendu à côté de lui. Il est vêtu d’un jean et d’une veste en daim. Le côté gauche de sa chemise est pleine de sang. Il ne bouge pas. Ses yeux grands ouverts fixent le plafond. Miller soupire. Il prend son portable et tape le numéro de son collègue.

- Patrick ? Viens tout de suite, j’ai un cadavre sur les bras.

 

 

Patrick arrive un quart d’heures plus tard, accompagné d’une équipe. Il voit le cadavre et lève les yeux vers Miller qui se tient près de la fenêtre.

- Qu’est-ce qui s’est passé ?

Miller raconte son réveil, son mal de tête.

- Mais tu étais où avant cela ?

- Au bar, chez Rachid, tu vois ?

Patrick voit très bien. Il voit très bien aussi le cadavre dans le salon de Miller.

- On va appeler Rachid. Pour ton alibi.

Miller ricane.

- Je sens venir le truc. Je suis sûr que vous allez trouver mes empreintes sur le corps.

- Je t’emmène te faire examiner Miller, lui dit doucement son collègue. On verra ensuite.

Miller hoche la tête.

 

2

Miller passe des examens en compagnie d’une jolie infirmière dont l’uniforme bleu laisse deviner des seins qui stimulent chez lui l’envie de se faire consoler. Il se tient cependant. Les radios ne relèvent rien. Il s’en tire avec une belle ecchymose et des migraines pour quelques jours. Miller rouspète un peu lorsque l’infirmière lui demande s’il veut avoir la tête bandée : inutile à ses yeux.

- Ne vous fâchez pas, monsieur…

Il se radoucit.

- Désolé, je suis un peu sur les nerfs. Je vous paie un café pour me faire pardonner ?

Elle sourit.

- Je suis en service monsieur et si vous êtes sur les nerfs…

- On va à la machine à côté, vous en boirez un pour deux.

Miller réussit à parvenir à ses fins. Il lui paie un café et apprend qu’elle s’appelle Soraya. Ses yeux noirs lui parlent d’autre chose que de son boulot d’infirmière. L’arrivée de Patrick met fin à ce moment plutôt agréable. La jeune infirmière s’éloigne après avoir assuré Patrick que Miller n’avait rien de grave. Miller la regarde s’éloigner, un peu triste. Elle lui rappelle quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui doit d’ailleurs s’inquiéter…

- Vous avez trouvé mes empreintes, hein ?

Patrick ne répond pas.

 

3

Et voilà Miller qui enregistre une déposition. Sa déposition. Ça change, pour une fois. Il faut parfois passer de l’autre côté pour comprendre les prévenus. C’est Patrick et son mentor, le vieux Salien, qui ont tapé le tout sur le vieux PC de service.

- Tu n’as jamais vu le prévenu, Miller ?

Il confirme. Miller a une très bonne mémoire des visages, même vus juste une fois. Un atout dans son métier.

- Je suis le suspect idéal. Garde à vue ?

Salien secoue la tête. Salien le connaît. Un jeune flic n’hésiterait pas. Mais il lui et Miller se connaissent depuis des années. Miller ne tue pas comme ça, malgré sa réputation de fou. Salien jouerait sa vie là-dessus. Mais il le regarde, le scrute et lui demande d’une voix sourde :

- Qui t’en veut en ce moment, Miller ?

Il sourit. J’ai bien une petite idée, pense-t-il.

 

4

Il sort du commissariat, fait quelques pas. Une voiture s’arrête et on lui intime de monter. Il obéit, quoi faire d’autre ? Il se retrouve face à un homme qu’il a déjà croisé.

- Je croyais qu’on vous avait expulsé…

Un sourire du russe.

- Vice de forme. Je me doutais que nos routes se croiseraient à nouveau, lieutenant.

- Je risque d’être suspendu, vous savez, avec ce cadavre retrouvé chez moi.

L’autre hoche la tête et dit avec un léger accent russe.

- C’est regrettable.

Miller regarde Paris par la fenêtre, songeur.

- C’est à vous que je dois ça ? Je ne peux rien vous apporter.

Le russe sourit et reste silencieux. Arrivé devant chez lui.

- Vous avez quelque chose à nous. La prochaine fois, je viens accompagné.

Miller lance :

- Je saurai vous accueillir.

Et claque la porte.

Une fois chez lui, il compose un numéro :

- Bertrand ? Il faut que je te voie.

 

5

Miller sirote un whisky, le revolver sur le canapé lorsque Bertrand entre.

- Ça va Miller ?

Il lui fait un signe de tête pour qu’il referme la porte.

- Qu’est-ce que tu es de mauvais poil…

- Il est de retour alors que je croyais que tu le faisais expulser.

Bertrand soupire.

- Kirov ? J’ai vu ça, il bénéficie d’un vice de procédure.

Miller secoue la tête.

- Et maintenant ?

- Maintenant, il veut ta clef USB, celle que tu as planquée dans le coffre d’une banque.

Miller caresse son flingue.

- Joli.

- Tu me prends pour un débutant ? Je t’ai fait surveiller.

Miller se lève.

- Je sers d’appât désormais ?

Bertrand soupire encore. Miller le gifle.

- Tu es trop définitivement trop nerveux, lâche l’espion de la DGSE. Donne-lui la clef. Je te ferais suivre discrètement.

Miller lui dit de sortir. Puis il appelle quelqu’un d’autre.

- Nesrine ? On ne pourra pas se voir ce soir. Je te tiens au courant.

 

6

Le décor : un grand hôtel parisien, en veux-tu en voilà. Bien des gens fortunés y descendent. Miller fait figure d’étranger. Il s’en fout. Il fixe le type qui lui a donné rencard. Il pourrait lui tirer une balle dans la tête. L’idée lui plaît mais il se contient.

- Pas de copie ? Demande Kirov en prenant la clef USB.

Miller secoue la tête.

- Mmmm. J’espère que vous dites vrai. Vous prenez un verre ?

- Non.

- Pourtant vous avez la réputation d’être un grand buveur…

- Correct. Mais il y a des gens qui me coupent la soif.

Miller se lève, puisque tout est dit.

-Votre amie est très jolie, lieutenant. Très belle arabe.

Miller s’attendait à celle-là. Il toise le russe. Crâne rasé, l’air d’un boule dogue, Kirov le cherche. Miller calcule. Deux gardes du corps près de l’ascenseur. Un autre à la table de gauche en train de boire un thé. Et puis, pourquoi déranger nos amis de la haute ? Il sourit :

- Exact.

Puis il se penche vers lui :

- Laisse-la tranquille ducon sinon je te tranche les couilles et je te les fais bouffer.

Et il s’en va tandis que le russe rit en sourdine.

Une fois sorti, son téléphone sonne.

- Tu lui as donné ?

- Oui. Et maintenant ?

- On va le faire expulser.

- Et s’il revient ? Le type est tenace.

- T’inquiète.

Miller n’a pas confiance en Bertrand.

6

En début de soirée, Miller passe chez Nesrine. Il n’a pas aimé les insinuations de Kirov. Il découvre la porte ouverte. L’appartement est sens-dessus dessous, le lit défait, les armoires ouvertes. Et elle est sur le balcon, enfermée. Il déverrouille et lui tombe dans les bras.

- Ils m’ont enfermé dehors…

- Il y a combien de temps ?

- Une dizaine de minutes. C’est lié à tes affaires, omri ?

Miller ne répond pas. Elle reste dans ses bras. Elle a le cœur qui bat, elle ne s’attendait pas à ça en rentrant chez elle. Et il la comprend. Elle est serrée contre lui, en tailleur. Il est frappé par une chose : c’est la première fois qu’il remarque à quel elle a les os fins. Et lui qui a des mains de brute, il a peur de lui faire mal. Il la serre cependant contre lui et dit :

- Ça ne se reproduira pas.

- Promis ?

- Promis.

- Reste avec moi s’il te plaît.

Miller obéit.

 

7

Kirov est à l’aéroport, en salle d’embarquement. Il est assis, lunettes noires vissés sur le nez. À un moment, il voit une silhouette arriver.

- Asseyez-vous, lieutenant.

Miller obtempère.

- Ravi que je m’en aille ?

Miller, lui aussi lunettes noires sur le nez, ne dit rien. Et se tourne vers lui

- Je ne compte pas revenir tout de suite, lieutenant. Rassurez-vous.

Miller le saisit brusquement par les couilles et serre. Fort. L’autre gémit en sourdine.

- Vous allez me les faire bouffer ?

- Non. Mais vous lui avez fait peur. Je vous les broie, simple réplique proportionnée.

Un gorille approche. Miller enlève ses lunettes et montre son holster. Puis arrête de serrer l’appareil génital du russe.

- Je pourrai vous faire assassiner… et personne ne le saurait.

- Exact. Et je pourrai vous tuer maintenant. Je pense que j’aimerai ça.

Miller et Kirov se toisent. Une voix retentit, l’appel à l’embarquement pour le prochain vol à destination de Moscou. Kirov se détend même s’il a mal pour un bout de temps à l’entrejambes.

- Je vous aime bien, Miller. Prenez soin de votre femme.

Miller sourit de façon carnassière.

- Restez chez vous, ducon.

Et Miller se lève. Plus tard, Bertrand l’enguirlandera. Il s’en fout d’avance.

 

Sylvain Bonnet

Printemps 2022


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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.