Maman appelle

 

La première fois que j’ai entendu ton appel, c’était un cri auquel je ne pouvais me soustraire. C’était en pleine nuit, je me suis réveillé instantanément. J’avais froid, je transpirais. Pire, je tremblais en sentant une douleur atroce, étrangère, m’envahir.

Fugacement, l’image d’une femme allongée sur un lit d’hôpital s’imposa à mon esprit. Puis se dissipa aussitôt. J’essayai de me calmer, puis de me rendormir. Malgré l’empire que cette vision exerçait sur mon imagination, j’essayais de me raisonner. Ce n’est qu’un cauchemar, me disais-je, rien de plus.

Rien n’y fit malheureusement. Je demeurai fébrile. Et ne me rendormis pas, malgré tous mes efforts.

Je ne pouvais pas te reconnaître. Pas à l’époque. J’espère de tout cœur que tu me pardonneras.

 

 

Je m’appelle Pascal. J’ai trente ans. Brun, plutôt maigre. Avant que tout cela ne m’arrive, j’étais quelqu’un à qui les choses avaient réussi. J’avais fait des études d’histoire, j’étais devenu prof. Mes élèves me chahutaient mais pas plus que d’autres. Je pense qu’ils me chahuteront encore longtemps une fois que je les aurais retrouvés. Je les aime bien même si ma matière ne les intéresse pas. Je veux qu’ils s’en sortent. J’aimais mon travail. Je suppose que je l’aimerai encore à la rentrée.

Je me pensais stable, je ne pensais pas que je mettrais à avoir des visions.

 

 

J’ai continué à t’entendre. Tes cris s’étaient transformé en plaintes sourdes, en des gémissements aussi. Parfois, ce n’était qu’un murmure. Au début, c’était seulement la nuit. Les sueurs froides. Réveil en sursaut. Et cette vision d’une femme sur un lit d’hôpital toujours aussi intense… La fréquence de tes appels était irrégulière. Je pense aujourd’hui que cela dépendait de ce qu’ils t’injectaient.

Je suis allé voir un médecin pour ces troubles du sommeil. Le bon docteur Rampier, médecin généraliste de son état. Quand j’y repense maintenant, je me dis qu’il a dû me prendre pour un dépressif qui s’ignore. Il m’a prescrit des calmants. Il m’a aussi dit que si ces troubles devaient persister, je devrais consulter quelqu’un d’autre. Je lui ai demandé de quelle nature étaient ces troubles. Il a répondu, d’un ton très posé :

– Ils sont soit de nature neurologique, soit de nature psychologique. Dans tous les cas, s’ils persistent, ce sera hors de ma compétence.

Je le revois bien me dire ça, avec ses gros sourcils noirs, les yeux braqués sur moi. Fort de sa belle assurance renforcée par son expérience, il ne pouvait pas comprendre. Pas plus que moi à l’époque.

 

 

L’image se précisait au fur et à mesure de tes appels. Une femme sur un lit d’hôpital, reliée à des appareils par des fils et des électrodes. Immobile, la poitrine se soulevait par intermittences. Lentement, comme si l’effort demandé était aussi intense qu’épuisant. Les yeux fermés au début.

Son visage blafard, ses traits creusés et ses joues aux veines saillantes : autant de signes de l’emprise que la mort étendait petit à petit sur elle.

Comment pouvais-je savoir que c’était toi là-bas ?

 

 

Au bout de trois mois, les troubles n’avaient pas cessé. Je ne pense pas que les calmants m’aient été d’un quelconque secours. Je ressortais tremblant de ces nuits. Ma vie en était affectée. Mon humeur s’était assombrie et Karine, ma compagne s’en plaignait. De plus j’avais de plus en plus de mal à me concentrer sur les copies à corriger et les cours à préparer. J’étais aussi beaucoup plus fatigué qu’avant.  Est-ce que mes élèves profitaient de mon état et étaient encore plus turbulents ? Certainement.

Je m’étais ouvert de ces troubles à des amis. Ils imputaient tous mes troubles du sommeil au stress dû à mon travail. Ils voyaient trop de reportages sur ce sujet à la télévision. J’en étais conscient mais j’avoue que je finissais par me laisser convaincre.

J’ai alors commencé à t’entendre alors que je donnais mes cours. Au début, je me retournai sans cesse, déclenchant des murmures et des fous rires au fond de la classe. Je me suis demandé si on ne me jouait pas un tour. Mais il s’agissait bien de ce cri, qui ne pouvait quitter mes oreilles.

Puis ça disparaissait. Peu importe, car dès lors je pouvais t’entendre de jour comme de nuit. J’avais peur, je ne savais pas ce qui m’arriverait. Tu ne me quitterais plus jusqu’à ce que je me laisser guider vers toi.

 

 

Je te voyais toujours allongée dans ce lit d’hôpital, la chambre, complètement nue, baignée dans une lumière tamisée. Il n’y avait jamais personne, même pas une infirmière. Maintenant, tu ouvrais les yeux. Un regard apeuré. Je pouvais y voir la douleur, la souffrance. Tu semblais chercher quelqu’un des yeux. Il n’y avait personne.

C’était moi que tu voulais. Je ne savais pas qui tu étais à l’époque.

 

 

En vacances, au bord de la plage, alors que je me dorais la pilule avec Karine, je t’ai entendu. Par delà les cris d’enfants s’ébrouant dans l’eau, tu étais là. Je ne pouvais te fuir. Karine, si douce et attentive qu’elle était, ne pouvait comprendre, pas plus que moi à ce moment-là d’ailleurs.

Au restaurant, dans un club, en boîte ou pendant un concert, quelque soit le volume sonore, je t’entendais. Même en faisant l’amour à Karine, je t’entendais, au loin. Après des heures de discussions, Karine me persuada, après un réveil très agité en pleine nuit, d’aller consulter un spécialiste. C’était peut-être d’origine neurologique selon elle. Et c’était aussi ce à quoi je pensais.

J’avais tort.

 

 

J’eus un accident, un malaise en pleine rue juste après mon retour. Tu criais trop fort et je ne pus le supporter. Je m’effondrai, en pleine convulsion, sur le bitume. Des passants me découvrirent rapidement et donnèrent l’alarme. Les pompiers s’occupèrent de moi et m’emmenèrent aux urgences. Je décrivis tous mes symptômes, je fus examiné. On me passa un scanner, on m’assura que ce n’était pas d’origine neurologique. Ils avaient raison bien sûr. J’eus cependant du mal à les croire. Mais je n’étais pas prêt à accepter ton appel. Quand Karine vint me chercher, je la rassurai sur ce qui m’arrivait : je n’avais rien de grave, il fallait juste que je prenne des calmants plus forts et des médicaments pour la thyroïde – quelque chose que j’avais lu dans un magazine chez ma belle-mère. Elle me crut.

 

 

Tu étais toujours allongée sur ce lit d’hôpital. Tu ouvrais les yeux et tu parlais. Tu m’appelais : « Pascal, j’ai besoin de toi. Pascal, il faut que tu viennes, je souffre trop. »

Puis tu gémissais de douleur.

Moi, je te répondais en prenant des cachetons. Ils arrivaient au moins à écarter ces visions qui m’emplissaient de terreur. Je n’osai en parler à Karine. Je me demandai si je n’étais pas en train de devenir fou.

Pardon maman. Je ne comprenais pas. J’étais dans la plus complète confusion. Je ne savais pas qui tu étais.

 

 

Je suis un enfant de la DDASS. A deux ans, j’ai été adopté par ma famille d’accueil. Je n’ai jamais su qui étaient mes parents. Et, à vrai dire, contrairement à beaucoup de gens dans ma situation, je ne m’intéressais pas trop à eux. Ils m’avaient abandonné et je pense que je ne leur avais jamais pardonné. En faisant cela, pour moi – surtout lors de mon adolescence où la question de mes origines me perturba- ils s’étaient disqualifiés. Ils n’étaient plus mes parents. J’étais très excessif dans mon jugement mais telle a été la voie que j’ai choisie pour me construire une identité. Je ne voulais pas vivre dans le passé, dans une quête perpétuelle de mes origines.

Seuls comptaient ceux qui m’avaient élevé et éduqué, mes parents adoptifs. C’est à eux que je devais ma vie. Je les aime toujours. Peut-être est-ce aussi pour ça que je n’ai pas voulu te reconnaître au début.

Je pense que je t’ai haïe.

 

 

Les crises se sont succédées. Je te voyais m’appeler. Alors un jour, n’en pouvant plus de cette douleur que tu m’envoyais, j’ai cessé de te résister. Je me suis ouvert à toi. Et j’ai su qui tu étais. J’ai su pourquoi tu m’avais abandonné. J’ai su ce qu’on t’avait fait à l’époque. J’ai compris les circonstances qui t’avaient amenée à m’abandonner. Tu étais trop jeune, on t’avait forcé. Les enculés.

Tu avais un cancer généralisé. Tu étais dans une unité de soins palliatifs. Tu souffrais pour rien alors que tu étais condamnée. Jamais tu ne guérirais. J’ai pleuré. J’ai su que je t’avais haïe pour rien.

C’est alors que j’ai senti tout le poids de ton amour. J’ai senti que tu avais toujours pensé à moi. J’ai compris que tu avais été là toutes ces années, près de moi. Je venais de toi, j’étais toujours une partie de toi. La conclusion pour moi était logique : je ne pouvais pas te laisser comme cela.

 

 

Quand je suis entré dans ta chambre, je t’ai vu entourée de fils reliés à des d’appareils. Tu étais encore plus maigre que je ne le pensais. Et pâle aussi. Je voyais bien qu’on te reliait à la vie en te forçant.

Je savais ce que j’allais faire. Je me suis approché et je t’ai encore entendu crier dans ma tête. C’était insupportable. Je n’ai pas compris comment tes autres enfants avaient pu te laisser ainsi. C’était inhumain.

Je me suis approché de l’appareil. Je t’ai lancé un baiser imaginaire, un de ceux que j’aurais dû t’envoyer petit garçon si tout avait été plus normal.

Je sais que tu ne m’en as jamais voulu de ne pas t’avoir répondu, de ne pas être venu plus tôt. Tu as été bonne mère.

J’ai appuyé sur le bouton de l’appareil qui te gardait inutilement en vie. Après un moment interminable, la machine s’est arrêtée.

Je t’ai regardée partir. A un moment, j’ai cru te voir sourire. Peut-être ai-je rêvé puisque tu étais dans le coma. Quand ta poitrine a arrêté de se soulever, je me suis avancé pour venir t’embrasser maman.

Je sais depuis ce moment que tu ne me quitteras plus. La mort nous a donné ce que la vie nous a refusé : je serai ton fils désormais.

 

Sylvain Bonnet

 

Décembre 2007

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.