Phil Spector, celui qui deviendra le 5e Beatles (oui monsieur !)




Le temps passe, le 21e siècle déjà bien entamé et nous sommes bien obligés de constater le déclin du rock. On en est plus à se demander qui des stones ou des Beatles furent les meilleurs, plutôt ce qui continuera dans les décennies à venir à faire chanter le foules. Or les Beatles produisirent une musique, entre 1962 et 1970, qui continue de nous imprégner, de susciter des reprises. Leurs chansons passeront dans le domaine public au milieu du siècle et c’est tant mieux. Elles sont donc déjà dans l’éternité.

Les fans, il en reste, se demandent souvent qui pourrait être le 5e Beatles. Ça ne veut rien dire parce qu’ils furent 4 mais ça occupe les nuits d’insomnies. Les noms de George Martin, Pete Best (le batteur évincé après dit-on une première séance d’enregistrement décevante) et Billy Preston sont souvent évoqué. Mais il y en a un qu’on oublie.

Phil Spector.

Et là j’entends des soupirs, quelques cris d’orfraie. McCartney ne cesse depuis 1970 de le poursuivre de sa vindicte, en cause le saccage de Let It Be. Et puis il a tué une femme, c’est entendu, en 2003 et est mort en prison en 2020, vraisemblablement du covid. Mauvais Karma le Spector, névrosé et fou des armes.

Pourtant…

Si un homme les influença au niveau du son, à leurs débuts, c’est lui. Sa chanson Be My Baby leur plut, Lennon la reprendra d’ailleurs sur Rock and Roll (bon, sa version est très mauvaise, il avait trop bu). Spector fut un producteur génial… et surévalué. On sait maintenant qu’il ajoutait son nom aux chansons que lui apportaient les auteurs du Brill Building sans pour autant en avoir écrit une note. On sait aussi qu’Unchained Melody des Righteous Brothers fut produit par son assistant. Et puis dans les glorieuses années 60, il y eut d’autres producteurs importants : Lee Hazlewood, le trio Holland/Dozier/Holland (la Motown passera l’épreuve du temps) par exemple.

Mais voilà Spector a produit les Beatles. Et c’est lui qui est associé au clap de fin, celui de Let it Be. La récente réédition permet au grand public d’entendre le mix de 1969, celui de Glyn Johns : consternant. Au mieux c’est une ébauche. Le projet était de toute façon mal parti, coincé entre l’envie de Paul de revenir à leurs débuts, de les montrer en train de créer, de faire un concert aussi et celles des autres… que voulaient-ils au juste ? Ils en avaient juste marre, surtout Lennon qui découvrait les joies empoisonnées de l’avant-garde. La vérité fera mal aux fans : Spector a sauvé le disque.

Certes, certains morceaux sont trop arrangés, comme The Long and Winding Road. Cela fait cinquante ans que Paul McCartney le dit. Sauf que je n’arrive pas à imaginer la chanson sans. Et cela lui donne une sorte de beauté hiératique qui sied à écrire le mot « fin » de l’histoire beatlesienne. Il faut se souvenir que la chanson terminait le double bleu sorti dans les années 70. On savait alors qu’ils ne reviendraient pas…

Et puis il y a Instant Karma… Il produisit cette chanson géniale de Lennon en une journée, lui donnant un son unique. C’est grâce à ça que Lennon lui confia le soin de terminer Let It Be (où il sauva aussi Across the Universe). Et George Harrison, qui joue de la guitare sur Instant Karma, l’embaucha aussi sec sur All Things Must Pass. Le son de batterie de Let It Roll, joyau du répertoire d’Harrison, c’est lui. Le son génial et ecclésial de Let It Down, c’est encore lui. Et le piano de Love de Lennon, chanson bouleversante de son premier album solo, c’est encore lui. Le son d’Imagine, de How ?, de Gimme Some Truth, toujours de Lennon (à un moment où il écrivait encore de bonnes chansons, au début donc), c’est encore lui. L’atmosphère ouatée de Jealous Guy, c’est lui aussi (et ce piano de Nicky Hopkins…). Et j’espère que ma princesse arabe, quelque part, l’écoute en imaginant que je danse avec elle sur cet air immortel.

Représentons-nous que dans un siècle, le distinguo sera moins net entre les chansons des Beatles et celles que je mentionne, parues dans les deux ou trois années qui suivent leur séparation. Et Spector est inséparable de ce chapitre de leur histoire.

Donc il en fait intimement partie, d’avance mes excuses à sir Paul (dont j’écoute Ram en ce moment : lui ne spectorise pas mais est de toute de façon génial). Producteur fou, triste sire, celui qui considérait que Lennon était le seul frère qu’il ait jamais eu, est bien le 5e Beatles dans l’éternité qui arrive.

Merci de votre attention.

 

Sylvain Bonnet


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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.