Pour une morte de plus



1

Un jeudi matin, le bruit du téléphone, quelques cris ici et là de collègues dans le couloir. Fin de mois difficile occupé à attraper quelques menus délinquants que la justice condamnera à des peines avec sursis : les prisons sont pleines, hein ? Flic passablement revenu de tout, Miller raccroche après une discussion avec le greffe lorsqu’il entend son collègue déclamer :

- Un monde meurt tandis qu’un autre naît…

Étonné par le ton solennel de son ami, Miller se retourne et lâche :

- Qu’est-ce tu lis Patrick ?

Ce dernier le lui dit. Miller le fixe goguenard.

- C’est d’un rasoir…

- Un essai, Miller, sur la fin du monde actuel.

Miller s’allume une clope.

- On sait qu’on va dans le mur, pas la peine de lire un livre là-dessus…  En attendant, on a un meurtre : laisse ton bouquin, on y va.

 

2

Des flics en uniforme les accueillent sur la scène de crime. Miller soulève le drap qui recouvre la victime. Une jeune fille, joli traits, poignardé à quatre endroits au ventre et à la poitrine. Le policier le plus proche de lui indique qu’ils ont découvert le cadavre il y a trente minutes. Miller hoche la tête.

- Caroline Bertrand, vingt-deux ans selon sa carte d’étudiante, fait le jeune flic.

- Vous avez fait une enquête de voisinage ?

- Elle est en cours monsieur.

Miller hoche encore la tête. Il n’a jamais aimé les flics en uniforme. Il leur doit quelques mauvais souvenirs du temps de sa jeunesse punk.

- Patrick, tu fais le tour des rues adjacentes avec sa photo.

- On n’a pas de photo…

- Prend son visage en photo avec ton portable…

- Ah oui !

Qu’il est…Miller sourit. Il adore son collègue et sa connerie le détend finalement. Miller regarde le cadavre. Belle fille, vraiment du gâchis. Plus les années passent, plus le gâchis devient moins supportable.

- Miller ?

Il se retourne. Patrick a un air gêné.

- Une amie de la victime est là. Elle passait la prendre pour un rendez-vous boulot visiblement.

Miller regarde derrière son adjoint et discerne la silhouette d’une femme élancée, taille moyenne, en tailleur. Peut mate, yeux et cheveux noirs : une maghrébine. Elle paraît ailleurs. Il va vers elle.

- Madame ?

Elle parait interloquée lorsqu’elle croise son regard.

- Cherfaoui. Nesrine Cherfaoui.

Miller hoche la tête et se présente.

Une heure plus tard, il finit de prendre sa déposition. Amie de la victime, madame Cherfaoui venait la chercher pour l’emmener voir son conseiller pôle emploi. Miller s’amuse toujours quand on lui raconte des salades.

-Bon, ma petite, si vous arrêtiez de me raconter des bobards.

Nesrine Cherfaoui lève des yeux indignés.

- Pourquoi venir la voir aujourd’hui ? Dites-moi pourquoi.

- Vous me suspectez ?

- Répondez à ma question.

Nesrine Cherfaoui ne dit rien. Miller se lève, soupire et sort fumer une cigarette. Qu’elle marine un peu dans son jus… Dans le couloir, il croise Patrick.

- Alors ? Qu’avez-vous trouvé ?

Patrick tousse pour se donner bonne contenance.

- Eh bien, elle avait une bonne réserve d’amphétamines et un peu de coke. On a pas eu à chercher, tout était dans la salle de bains. Il y avait des capotes et aussi du spermicide.

Les femmes sont prudentes de nos jours… Miller se marre.

- L’enquête de voisinage semble montrer qu’elle recevait pas mal de types.

- Une manière comme une autre de financer ses études, je pense.

- Miller, et la fille dans ton bureau ?

Il jette un coup d’œil vers la porte.

- Allons voir tiens.

Quand ils entrent, ils la découvrent inanimée, à même le sol. Elle s’est ouvert les veines.

 

 

3

Miller est à l’hosto, il attend le retour du médecin. Quand ce dernier arrive, il se lève l’œil mauvais.

- Plus de peur que de mal, ce n’était pas très profond. Que lui avez-vous dit pour qu’elle fasse cela ?

- Je peux la voir ?

L’air dégoûté, le médecin hoche la tête. Miller lui passe devant et entre. Nesrine Cherfaoui est allongée sur le lit, en blanc et regarde le plafond.

- Je suis désolé, marmonne-t-il après avoir refermé la porte.

- Ce n’est pas grave, dit-elle lointaine.

- Je sais, dit-il d’une voix plus sourde que d’habitude, que vous n’êtes pour rien dans ce meurtre. Mais votre histoire ne tenait pas debout.

Elle ferme les yeux.

- Je l’ai inventé. Je ne peux pas dire la vérité.

Il prend une chose.

- Ça m’aiderait.

- Vous raconteriez tout à un juge.

- Pas nécessairement.

Elle le regarde. De grands yeux noirs plein de questions. Miller connaît pas mal de gars, dont son adjoint, qui tomberaient amoureux aussi sec.

- Je suis condamnée au malheur depuis sa mort…

- Nesrine, aidez-moi. Je cherche juste à trouver son meurtrier.

Elle ferme à nouveau les yeux.

- Je l’ai connue à la fac. Elle était plutôt sympa. Elle faisait souvent des soirées de deux types. Celles entre copines et d’autres avec des hommes. La semaine dernière, elle m’a fait venir à l’une du deuxième type.

Miller trouve ça intéressant.

- Il y a eu de la drogue, j’ai… disons que j’ai couché avec un homme.

- Vous avez le droit, dit-il en souriant.

- Je vais me marier dans peu de temps. Elle a pris des photos.

De plus en plus intéressant.

- Je deviens votre suspecte, c’est ça ?

- Elle vous faisait chanter ?

Nesrine Cherfaoui hoche la tête. Il se penche vers elle.

- Vous allez me mettre en garde à vue.

Il lui sourit.

- Donnez-moi les noms des types présents à cette soirée.

Les yeux un peu embués, elle s’exécute. Miller prend son portable et demande à Patrick de se renseigner vite. Quand il a terminé, il se rend compte qu’elle pleure à chaudes larmes. Miller approche et lui prend le menton.

- Il vous est arrivé un sale truc mais vous allez vous en sortir, jeune fille. J’ai vu bien pire que ça.

- Je vais me marier.

- Eh bien, vous ne lui direz rien de tout cela, voilà tout ! on ne dit pas tout à son mari vous savez ? Si les maris savaient tout de leurs femmes, il y aurait plus d’assassinats ? Je ne pourrais pas tenir le rythme !

Elle sourit. Miller lui tape gentiment sur la main.

-Vous allez voir. Ça va s’arranger.

 

 

4

Le lendemain, Miller est au commissariat avec son adjoint et collègue. Content de lui, il faut dire qu’il n’a pas chômé.

- C’est lui, fait Patrick en lui désignant un jeune homme en cuir, l’air farouche, derrière la vitre de la pièce d’interrogatoire.

- Il a avoué ?

Patrick hoche la tête et lui tend le compte-rendu. Miller, intrigué, entre dans la pièce d’interrogatoire.

- Loris Reynaud, hein ?

L’autre acquiesce.

- J’ai là vos aveux. Elle vous devait dix mille euros, c’est ça ?

L’autre acquiesce toujours.

- Et vous vous êtes bagarrés avec elle… pour de l’argent ?

- Caroline était une nerveuse.

- Pourquoi le couteau ?

L’autre soupire.

- Il y en avait un sur le plan de travail, j’ai une réaction de défense, je pense.

Miller siffle.

- De défense ? Avec quatre coups de couteau ?

L’autre ne dit rien. Miller avance vers lui, lui tourne autour.

- Tu savais qu’elle était enceinte ?

Silence.

- Oh, pas de beaucoup, huit semaines selon le légiste.

L’autre reste immobile. Miller approche de son oreille et répète tout bas « huit semaines ». Puis il s’éloigne. Son interlocuteur lâche d’une voix sourde :

- Elle voulait de l’argent pour avorter.

Miller se retourne.

- Dis-m’en plus… On avorte facilement en France… dis m’en plus.

- Elle me réclamait cinquante mille euros. Sinon elle me faisait un procès pour reconnaissance de paternité. Ma mère a de l’argent, elle a travaillé chez Total pendant longtemps. Je le lui avais dit une fois. Elle s’est raconté des histoires…

Miller le fixe.

- Et tu l’as tué pour ça ?

- Je ne veux pas de moutards. Et surtout pas avec elle. Je ne voulais pas de scandales. J’ai voulu la raisonner…

- Et tu l’as tué. C’est un scandale, non ?

L’autre ne dit rien. Miller reste un moment à le contempler. Et se barre boire un verre.

 

 

5

Nesrine Cherfaoui sort de l’hôpital un lundi ensoleillé. Elle porte des lunettes noires et ressemble à une de ces actrices italiennes qui abondaient sur la Riviera dans les années soixante. Miller est passé la chercher.

- J’espère que vous ne referez plus de bêtises, Nesrine.

Elle rit.

- Non ! Et c’est grâce à vous, lieutenant.

Miller sourit.

- Vous saviez qu’elle était enceinte ?

Nesrine le regarde et dit tout bas :

- Oui. Elle me l’avait dit avant notre soirée.

- Drôle de fille tout de même.

- Vous avez eu les photos ?

Miller acquiesce.

- Vous les avez détruites ?

Miller acquiesce.

- C’est bien. Vous les avez vues ?

Miller la fixe.

- Non.

Elle rit.

- Vous mentez mal.

Il jette un œil vers le trottoir.

- Où est votre fiancé ?

Elle attend un peu avant de répondre tout en marchant d’un pas rapide.

- En Algérie, il valait mieux.

Ils font quelques pas et Miller appelle un taxi pour elle.

- Au revoir, Nesrine, dit-il en lui tendant la main.

Elle a une drôle d’expression.

- Vous ne montez pas avec moi ?

Miller la regarde. Elle lui prend la main.

- Venez s’il vous plaît. Allons prendre un café tous les deux.

Miller regarde son portable, le ciel et Nesrine. Il sourit et monte à côté d’elle. Le taxi démarre.

 

Sylvain Bonnet

Printemps 2022

 

 


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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.