Un mort en cache d’autres




1

À 10h, la concierge de l’immeuble sis au 106 rue de la Croix Nivert, alertée la porte entrebâillée, découvrit le corps sans vie de Dieter Bock, ressortissant allemand locataire des lieux. Prévenue par la concierge, la police ne tarda pas à venir.

 

2

Miller remue, le bras droit ankylosé à force de tenir contre lui sa nouvelle conquête. Il soupire, se tourne vers elle et lui embrasse la nuque. Puis il reste une minute à sentir l’odeur de sa peau couleur cannelle. Il pourrait rester comme ça très longtemps mais son portable le rappelle brusquement à la réalité.

Miller se lève tandis que la femme tressaille. Il va dans la cuisine, répond. Il y a un mort dans le 15e et on lui demande de venir. Miller coupe la communication et se prépare un café. Il sent quelqu’un arriver et se coller contre son dos.

- Je fais du café pour deux ? Dit-elle dans un souffle.

- Non, je dois y aller maintenant.

Il s’éloigne, enfile son jean et reboutonne sa chemise. Puis il réalise qu’elle est devant lui, en robe de chambre.

- Tu viens ce soir ?

- Si je peux.

Dans son regard, il détecte une forme de déception. Il enfile sa veste et son holster, lui prend la main pour l’embrasser et s’en va. Nesrine le regarde partir avec inquiétude.

 

3

L’odeur de pisse et de ferraille remplit la pièce de manière écœurante à l’arrivée de flics. Deux hommes établissent la scène de crime, un autre met des gants en plastique et commence à regarder le lit, puis la commode. Il ouvre les tiroirs et en tire des babioles. Il soupire puis se tourne vers le corps. La plaie à la gorge a séché mais le sang a coulé le long de la chemise et du pantalon pour gouter au sol.

- Belle flaque…

Puis il remarque au bras gauche des traces de piqûres.

Le flic sort, laissant les scientifiques bosser. Ils ne trouveront rien, il en est sûr. Sur le palier, des gens sont sortis de chez eux pour regarder la police travailler. C’est toujours un spectacle pour les néophytes amateurs de séries américaines… Le flic secoue la tête, vaguement amusé.

Un autre flic interroge la concierge. La vieille dame se montre revêche, regarde ailleurs.

- Je vous assure que monsieur Bock était quelqu’un de très gentil. Aimable. Jamais de problèmes avec lui.

- Vous saviez qu’il se droguait ? Lance Miller en train de se planter une clope au bec.

L’autre policier lève les yeux au ciel.

- Héroïne je dirais, vu les marques au bras. Possible qu’on en trouve sur les membres inférieurs. Madame, vous n’avez plus à le couvrir maintenant qu’il est mort…

La concierge arbore un air triste propre aux grandes comédiennes. Et lui fait signe de venir. Miller approche.

-Il m’avait laissé ça, dit-elle en lui tendant une clef USB.

 

 

4

            – Comment tu as su qu’elle cachait de la drogue pour lui ?

- L’intuition, Patrick, l’intuition.

Patrick en siffle d’admiration. Miller réfléchit. Puis il prend son portable et passe un coup de fil à un de ses potes. Il lui demande de regarder le fichier européen pour savoir si Bock y figure ou pas.

- Arrête-toi là s’il te plait.

La voiture pile devant un bistro. Miller sort, le pas lourd. Il rentre dans le bar et demande un cognac. La journée va être longue. Patrick le suit.

- Tu commences tôt aujourd’hui.

Miller s’assoit devant le comptoir en zinc et pose son portable. Le cognac ne tarde pas à arriver. Miller le boit cul sec.

- Trop simple comme motivation la drogue.

- Les empreintes…

- Il n’y en aura pas. C’est un pro qui a fait ça.

Il demande un autre cognac. Le patron hoche la tête. Miller lâche un billet de vingt euros, aussitôt saisi par le loufiat.

- Tu devrais ralentir sur la picole, Miller…

Le portable sonne. Miller prend l’appel et écoute en lâchant un oui à la fin.

- Alors ?

Miller regarde droit devant lui, vers le miroir et lâche laconique :

- Alors Bock est un ancien agent des services secrets allemands.

Miller boit le cognac d’un coup et se lève.

- Viens, on est convoqués par le patron. Mais avant, je dois déposer quelque chose chez un ami.

- Quoi ?

Miller sourit mais ne dit rien.

 

5

Assis devant le capitaine, Miller et son adjoint reniflent un peu après la fin de l’exposé.

- Votre histoire pue les gars.

Miller ricane. Le cognac dans son sang fait fonctionner son cerveau plus vite.

- Vous m’avez dégotté le cadavre d’un ancien agent secret allemand héroïnomane. Et devinez qui m’a appelé ?

- La préfecture de police ?

Le capitaine secoue la tête.

- La DGSE.

Miller hoche la tête.

- On me demande un rapport sur Bock. Tu vas t’y mettre, Miller et fissa.

Les deux flics sortent du bureau du capitaine. Miller se tourne vers son ami.

- Patrick, tu t’y colles ? Tu rédiges mieux et j’ai des amis à voir.

 

6

Un vieux restaurant chinois dans le 13e, près de la rue de Tolbiac. Le personnel ne parle pas français tout en comprenant très bien la langue de Molière. Ils ont compris la nécessité de la discrétion.

- Tu me fais chier Miller. Je risque gros, là.

- J’ai sauvé ton mariage, mon pote, quand je t’ai tiré de cette histoire de chantage avec le travelo.

Se tient assis devant Miller un type en costume noir croisé, cravate beige, chauve et jamais un mot au-dessus de l’autre. Il s’appelle Bertrand. Il a à peine touché à son plat tandis que Miller s’est régalé de son bœuf à la cambodgienne.

- Tiens, dit-il en lui tendant une clef USB. Tout est là-dedans. Je l’ai décrypté.

Miller soupire.

- J’aurais préféré un dossier papier.

- Sois de ton temps, Miller. Lire une clef sur un ordi, c’est plus discret.

- Résume-moi un peu les choses.

Bertrand soupire.

- Il a été envoyé à Homs. Disons qu’il a eu maille à partir avec les russes.

L’œil de Miller se met à pétiller.

- Et ?

- Nos alliés de Moscou étaient plus impliqués dans les évènements là-bas qu’on a bien voulu le dire.

- Du genre ?

Bertrand soupire encore.

- Tu fais chier, Miller. (Il se lève) lis ce qu’il y a sur la clef. Et efface ensuite, ok ? C’est du lourd.

L’autre sort. Miller boit de son thé tout en mettant la clef USB dans sa poche. Il remarque une paire d’yeux sur lui. Il se lève et va vers les toilettes. Une fois entré, il attend. Un homme grand arrive. Des yeux bleus perçants se rivent sur Miller.

- Donne-la-moi.

Miller sourit et secoue la tête. L’autre se jette sur Miller qui a déjà évité le coup. Il l’assomme d’un coup à la base de la nuque. Un truc appris à l’armée. L’homme s’effondre. Miller le fouille. Passeport ukrainien. Un nom imprononçable pour lui. Miller sort son flingue au moment où le russe s’éveille. Il a la main menottée à un des tuyaux. Miller pointe le flingue sur sa tempe.

- Je pourrais te tuer comme ça. Et les gens du restaurant s’en foutent. Tu n’es qu’un tas de viande tu sais.

- Vas-y.

Miller appuie sur la détente. Le russe a un coup de stress. Clic. Pas de balle.

- Dis à tes supérieurs d’aller se faire foutre.

Quand il ressort, Miller dit au patron de nettoyer les toilettes. Puis il s’allume une clope dans la rue et rentre chez lui. Il découvre son appartement sens dessus-dessous. Au sol, il y a des tiroirs et des meubles renversés. Des vêtements partout.

Miller soupire. Sacrés russes. Puis il appelle sa nouvelle conquête et lui dit que finalement, il ne viendra pas ce soir.

 

7

            – Est-ce que tu es cinglé, Miller ?

Le capitaine a la mâchoire serrée en parlant. Ses yeux crachent de la colère.

- Tu veux que je transmette ça à la hiérarchie ? Ces hypothèses de merde ?

- J’ai failli me faire buter patron. Le type au restaurant.

- C’est que dalle ! Tu joues avec le feu, Miller. Rentre chez toi, Patrick va se charger de l’affaire. Et voici ce qu’on trouvera : son dealer l’a tué. On n’est pas dans un roman de John Le Carré merde ! Tu es un sacré fils de pute !

Le capitaine continue encore son invective lorsque Miller sort du bureau.

 

8

Une fois dehors, deux types accostent Miller, qui reconnait son assaillant du restaurant. Miller ricane.

- Vous voulez qu’on rejoue les gars ?

- Inutile lieutenant, inutile.

Une voix derrière lui. Accent indéfinissable. Les deux chiens de garde se reculent.

- Vous me connaissez, lâche Miller.

- Et vous, vous savez de quoi je suis capable.

- Bock ?

L’autre ne cille pas, ne répond pas.

- Vous êtes un sacré flic, lieutenant. Un sacré connard, comme on dit. Ce qui fait de vous un spécimen intéressant.

- Je ne lâche jamais.

- Faisons quelques pas, voulez-vous ?

Miller obtempère.

- Vous êtes dans une histoire qui vous dépasse, lieutenant. Le meurtre de Bock n’est pas de votre ressort.

- Vous savez, c’est toujours le même type d’ordures qui commet des meurtres.

- Vous avez du sang sur les mains vous aussi.

Miller ricane.

- En tant que policier, vous avez tué pour protéger les gens. Quand vous y étiez obligés. Quelque part, nous faisons la même chose.

- En Syrie aussi ?

- Ces choses vous dépassent, lieutenant.

- Possible. De toute façon, on m’a retiré l’affaire.

Le russe ralentit sa marche, lâche :

- Je sais. Mais il y a la clef USB.

Miller reste silencieux. Puis la lui tend.

- Merci lieutenant. Vous n’avez jamais regardé ce qu’elle contenait bien sûr.

Miller sourit.

- En fait, je vous aime bien lieutenant. Vous aimez jouer.

Miller s’arrête et allume une cigarette.

- J’ai une question pourtant. Pourquoi Bock s’est mis à l’héroïne ?

L’autre regarde l’immeuble d’en face.

- Il en avait trop vu à Homs. Et puis son gouvernement l’a lâché.

- Pourquoi ne pas l’avoir laissé crever d’une overdose ? Il s’y dirigeait à coup sûr.

Le russe sourit. Si le diable existait, il sourirait de cette façon.

- Je suis un homme prudent. Tâchez aussi d’être prudent pour le reste de votre vie, lieutenant. (Il lui tend la main) j’espère ne jamais vous revoir.

La poignée de main est froide. Le russe s’éloigne, suivi de ses chiens de garde. Quelques minutes plus tard, il est rejoint par quelqu’un.

- Tu me suivais ?

Bertrand, son ami de la DGSE, acquiesce.

- Grâce toi, lui et son équipe du FSB seront expulsés ce soir. Tu l’as échappé belle, Miller. La clef USB ?

- J’avais tout effacé.

Bertrand hoche la tête.

- Tu pourrais être un bon espion, Miller.

Miller ne répond pas. Il sait ce qui va se passer. Les espions vont s’observer, se parler peut-être et rien ne se passera. Basta. Bock est mort et la raison d’Etat commande de ne rien faire. Par contre, il a un peu menti : une copie de la clef est dans un coffre dans une banque. Au cas où. Miller n’a pas voulu regarder les fichiers, pas la peine.

Miller marche longtemps ce soir-là. Et Nesrine l’attend.

 

 

Sylvain Bonnet

2020/2022


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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.