La porte de la cave



1

Bien sûr, c’est évident que nous n’aurions jamais dû faire cela. Papa, maman aussi si elle avait été là, m’aurait interdit, si je lui en avais parlé, d’aller seul dans cette vieille maison. Mais voilà, vous devez comprendre que Sébastien n’est pas quelqu’un à qui on peut dire non facilement.

 

2

Après notre arrivée, Sébastien m’entraîne à l’arrière du chalet tandis que mon père finit de décharger la voiture. Il s’esclaffe avant de me dire :

- Je comprends que tu m’aies demandé de venir : putain de trou perdu !

Il y a des années, mes parents ont acheté une maison en Seine et Marne, dans le style chalet de montagne. Enfin, je devrais plutôt dire mon père tellement il adore cette baraque. Pour lui, c’est un refuge où il vient se ressourcer, loin de son boulot et de la civilisation. Pour ma mère, c’est un mouroir, un coin paumé où l’ennui vous ronge le cerveau. Probablement est-ce une des raisons de sa séparation avec mon père. N’empêche que je suis d’accord avec elle et que mon père le sait, d’où que son accord pour que j’emmène Sébastien avec nous.

- Je te l’avais dit. Il n’y a rien à faire par ici.

Sébastien rit.

- Pas grave, ce n’est qu’un weekend et j’ai emmené de quoi se détendre.

Sa main ressort de sa poche de blouson et dévoile des feuilles et une pochette de tabac. Et une petite boule de shit. Je souris.

- Eh les jeunes ! crie mon père. Venez m’aider pour porter les jerrycans.

 

3

La police m’a interrogé trois jours. Ils ont fouillé notre chambre dans le chalet de mon père. Ils ont pensé que j’avais quelque chose à voir avec ce qui est arrivé à Sébastien. Où qu’il y avait quelque chose que je voulais cacher. Un psychologue est venu m’évaluer. Je sais qu’ils se sont demandé si je ne l’avais pas tué. Si je n’étais pas un apprenti serial killer, un truc de ce genre. C’est exactement ce que j’aurais pensé à leur place.

 

4

Après le dîner, mon père s’installe devant la télévision pour regarder une série stupide. Nous sortons à la belle étoile pour nous fumer un pétard que nous avons allumé dans l’obscurité. La nuit est froide et humide, le shit nous rend malgré tout joyeux. On marche sur le chemin que mon père a emprunté en voiture tout à l’heure. On se raconte des histoires drôles. Sébastien a un rire qui qui va finir par irriter les chouettes.

L’œil de mon camarade est bientôt attiré par la bifurcation prise par le chemin. Sur la droite, cela donne rapidement sur la route. Sur la gauche, le chemin s’enfonce dans la forêt.

- Qu’est-ce qu’il y a par là ?

- Un autre chalet, abandonné en fait.

- Ah ouais ? Pourquoi ?

Il me passe le pétard sur lequel je m’empresse de tirer avidement.

- Je n’en sais rien, putain. Les anciens proprios ne viennent plus depuis des années et si ça se trouve, la maison n’est plus à eux avec les impôts. Ils ne sont plus venus à cause de leur fille.

Je dis ça en étant presque aveugle dans l’obscurité.

- Que lui est-il arrivé ?

- Sébastien, je ne sais pas. Faut demander à mon père, il saura peut-être.

Il fait quelques pas dans la direction du chalet abandonné.

- Sébastien, je sais ce que tu as en tête mais on ne va pas aller là-bas/

Il éclate de rire tandis que les chouettes hululent.

- Et pourquoi pas ? Merde (il me fout une tape sur le dos), tu as peur, hein ?

Je secoue la tête. Je lui réponds que non, lui balance un tas d’arguments. Qu’on soit défoncés me permet de l’emporter. C’est la dernière fois, même si je ne le sais pas, que je réussis à lui faire entendre raison.

 

5

Mon père alla me chercher au commissariat lorsque les enquêteurs comprirent qu’il n’y avait plus rien à me tirer de moi. Il resta silencieux jusqu’au démarrage de la voiture. Une fois qu’elle roulait, il finit par me dire :

- Je sais que tu n’as rien fait de mal.

Je fixais mon attention sur la route. Sur le feu rouge qui nous forçait à nous arrêter. Surtout, me disais,-je, ne pas le regarder.

- Je sais aussi que tu n’as pas tout dit.

Je fermai les yeux. Mon cœur battait la chamade, j’essayais de me calmer.

- Il faudra bien que tu la dises la vérité un jour.

Personne ne me croira jamais, papa, personne.

 

6

Le lendemain après-midi, juste après avoir aidé mon père à couper du bois, nous repartons sur le chemin et prenons la direction du chalet abandonné. Submergés par la végétation, nous écartons la broussaille, la forêt devenant à chaque pas plus dense. J’ai envie de rebrousser chemin mais me faire traiter de trouillard par Sébastien me pousse à continuer. De la lumière du soleil émerge bientôt une clairière envahie par des herbes folles. Au milieu se trouve un chalet, très semblable à celui de mon père avec des volets marrons sur le côté, par endroits recouverts de lierre.

Sébastien contemple l’endroit tout en se roulant une clope.

- Bon, dis-je en m’accroupissant au sol, on y est et maintenant ?

Il se tourne vers moi avec un sourire.

- On entre à l’intérieur ?

Je soupire.

- Pour trouver la fille morte ? Arrête ton char.

- Trouillard.

Je ris, pour ignorer sa vanne, et réfléchis. Les anciens propriétaires, d’après mon paternel, étaient partis après la disparition de leur fille. La rumeur, selon mon père, disait qu’elle avait fui un père assez odieux.

Sébastien allume sa clope, pivote et marche vers l’entrée. Devant moi éberlué, il monte les marches jusqu’à la porte et agrippe la poignée. La serrure résiste à ses assauts. Je me lève et le rejoins. La porte en bois grince.

Puis cède.

- Tu vois, dit-il en se tournant vers moi, c’est simple de pénétrer dans une maison hantée.

Presqu’en même temps que ces paroles une odeur de pourri s’échappe de l’intérieur du chalet. Dès que je la respire, l’envie de vomir me tenaille. J’entends Sébastien rire tandis que je me plie en deux. Je vomis malgré ma résistance tout en me relevant pour engueuler mon ami. Mais Sébastien ne s’esclaffe pas et regarde autour de lui. Ce n’était pas lui qui riait.

 

7

Dans mes cauchemars, je revois très bien le chalet. Je revois parfaitement le lierre qui recouvrait volets et murs, défiant le soleil qui illumine la clairière. Je revois Sébastien, tellement nonchalant qu’il en est énervant. Et je le revois en train de rire.

 

8

Un vieillard en jean bleu, appuyé sur une canne, nous fait face. Il porte une veste en laine de mouton et un chapeau noir délavé, qui ne peut empêcher ses cheveux filasses de s’échapper vers ses épaules.

- La maison des vieux Micoint vous intéresse les jeunes ?

La main sur la poignée de la porte, Sébastien pivote et le toise.

- On veut juste savoir comment c’est à l’intérieur.

Le vieux ricane.

- Il n’y a rien pour toi, gamin. Rien.

Sébastien se retourne et entre. Ses pas résonnent sur le parquet. Je le suis car je n’ai aucune envie de rester avec le vieux rebouteux hippie.

L’intérieur est vide, poussiéreux. Sébastien va dans la cuisine et s’exclame :

- Ça pue !

Je le rejoins et voit des squelettes de rats morts sur le carrelage.

- Ils avaient dû laisser de la mort aux rats et les rongeurs ont dû en bouffer…

Lorsque nous ressortons, nous trouvons le vieux dans l’entrée, appuyé sur sa canne. Sébastien l’ignore et va vers une porte cadenassée. Il la considère longuement.

- Tu veux savoir ce qu’il y a l’intérieur hein ?

Nous nous tournons vers lui.

- Qu’est-ce qu’il y en bas ? Dit mon ami.

- Vaut mieux que tu ne saches pas gamin…

- Arrêtez vos mystères, c’est juste la cave !

C’est moi qui crie. Je suis nerveux et j’en ai assez d’être là. Le vieux dévoile des dents tantôt jaunes, puis noires en souriant.

- C’est en bas que le vieux Micoint emmenait sa fille, lorsque sa femme s’était absentée ou dormait. C’est là qu’ils jouaient ensemble. Vous comprenez ?

On reste silencieux face à ce qu’il vient de balancer.

- C’est du passé tout ça, jette Sébastien. Mais pourquoi c’est fermé ?

- Les mômes, vous feriez mieux de rentrer.

Et il se détourne en lâchant :

- Faut pas se mêler de ces choses-là.

 

9

Ce soir-là, nous restons silencieux face à mon père. Nous n’avons d’ailleurs pas échangé un mot depuis notre retour du chalet abandonné. Mon père nous pose des questions, on y répond. C’est tout. Nous allons nous coucher tôt. Le lendemain, c’est le retour, le grand départ et j’avoue que je suis impatient.

 

10

Voilà ce que je n’ai pas dit aux policiers car je ne voulais pas passer pour un fou : lorsque je me suis réveillé en plein milieu de la nuit, Sébastien n’était pas dans son lit. Je n’ai pas eu à réfléchir longtemps, je savais où il était. Je me suis habillé silencieusement et je suis sorti.

J’ai pris le chemin du chalet abandonné avec une vieille lampe. À chacun de mes pas répondait un ululement de chouette ou de hibou en écho. Je frissonnai de peur tandis que la nuit murmurait. Puis je suis arrivé au chalet. La porte était ouverte et il y avait de la lumière. Dès que je suis entré, j’ai vu Sébastien en train de sectionner le cadenas avec une pince. Vu l’état du cadenas, il n’en était pas à son premier essai.

- Qu’est-ce que tu fous, merde ?

Il ne me répondit pas, trop concentré peut-être.

- Sébastien, pourquoi veux-tu aller en bas ?

Le cadenas céda enfin et la porte de la cave s’ouvrit. Ça sentait le renfermé. Je le pris par le bas au moment où il voulut descendre.

- Lâche-moi, glisse-t-il tout en me lançant un regard mauvais.

Il se dégagea et descendit de l’escalier, une lampe à la main. Je restai là, les bras ballants, la lumière de ma propre lampe vacillant. Puis j’entendis un grand boum. J’appelai mon ami, sans résultats. Je descendis alors les marches à mon tour en criant son prénom, en demandant s’il allait bien. Sans réponses. Puis un de mes pieds rata une marche peu avant l’arrivée et je tombai tête la première. Le choc faillit m’assommer.

Quelque chose me saisit. Ce n’était pas une main. Mon pied fut comme happé par une sorte de magnétisme. Je jetai un œil autour de moi et ne vis aucune trace de Sébastien. Ni de sa lampe (la mienne s’était éteinte lors de ma chute). J’ai eu mal mais j’ai résisté et je me suis relevé. Un vent glacial m’a envahi et je me suis accroché à la rambarde de l’escalier.  Le vent m’a caressé la joue puis plus rien.

Je ne sais pas comment j’ai fait mais j’ai réussi à remonter l’escalier. J’avais très mal à la cheville. Je sais que la police est venue le lendemain et n’a trouvé aucune trace de Sébastien ou des lampes, juste la pince près de la porte d’entrée. Certains pensent qu’il a fait une fugue. Moi, je sais qu’il est toujours là-bas, dans la cave. Je me rappelle aussi que je suis sorti en entendant un ricanement sinistre, celui du vieux rebouteux hippie. Il emplissait toute la maison, puis la clairière. C’est lui que j’entends, dans mes rêves.

Quand il m’appelle.

 

Sylvain Bonnet

Avril 2016, Cabourg

 

 


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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.