Mère de la tranquilité



1

La sonnerie du réveil résonna dans ma chambre. Après avoir ouvert les yeux, je me levai et m’étirai. Il était cinq heures, heure de la tranquillité. Par-delà le hublot, je pouvais assister au début du  lever de terre.

J’étais fourbu, plein de courbatures. J’avais encore mal dormi, allez savoir pourquoi. Clic sur l’interrupteur, le néon s’alluma. Comme chaque matin, j’allai dans la salle de bains et fit couler l’eau avant de me glisser dans le cabinet de douche. L’eau me parut salée et âpre. Ça me réveilla à peine. Je sortis après avoir coupé l’eau, me séchai à l’aide d’une serviette pré- chauffée.

J’étais en train de me préparer un café quand l’intercom carillonna sourdement.

- Ici Bertillon, j’écoute, dis-je en ayant un œil par le hublot sur le paysage des collines rocailleuses du dehors. Cela inspirait une impression de calme uniquement perturbée par le ronronnement continuel de l’aération.

- Il est cinq heures dix, le hangar ne va pas tarder à ouvrir : vous allez être en retard, Bertillon.

- J’arrive Wayne.

Je coupai la communication et avalai une gorgée de mon café. La terre était maintenant presque levée.

 

Quand j’arrivai devant le hangar, je fus aussitôt sondé par le sensor de sécurité. Après avoir reconnu mon empreinte génétique, les portes se déverrouillèrent et s’ouvrirent sourdement. Une équipe de mécaniciens, en blouses orange me salua à mon arrivée. Une main se posa sur mon épaule, celle d’un homme petit et solidement charpenté. : C’était Mullen, le chef mécanicien. Il avait révisé mon tank d’exploration ce matin.

- J’ai changé les roues mais je n’ai pas eu le temps pour les joints. Il y aura peut-être des problèmes en cas de montée. Faites gaffe.

Pourquoi pas ? Me dis-je. Enfin un peu de piment dans une mission de routine…

- Merci chef.

Le chef sourit, dévoilant les belles dents blanches de sa mâchoire prognathe et partit en me souhaitant bonne chance. Je me préparai.

Bientôt lourdement harnaché dans ma combinaison, je montai à l’aide d’une échelle dans mon tank. La voix désincarnée de l’ordinateur m’accueillit chaleureusement.

- Bonjour Bertillon : avez-vous bien dormi ?

Je répondis dans un  grognement que oui. Alors que je m’allongeai dans la casemate, les écrans de contrôle s’illuminèrent les uns après les autres et un léger ronronnement remplit le tank.

- Je suis prêt à vous recevoir Bertillon.

- Je m’en doute bien.

Je plaçais les électrodes autour de mon torse et ajustai le casque de contrôle sur mon crâne. Les informations défilèrent : pression, réserve d’oxygène, niveau de carburant, détecteurs infrarouges et radar ok… y compris l’armement, même si les canons dont on m’avait pourvu n’étaient pas très efficaces à mon avis…

- Rien à signaler Bertillon ?

La voix de Wayne me tira de mes pensées.

- À part un problème de roues signalé par le chef, tout est ok.

Puis j’ajoutai :

- Objectif du jour ?

- Mission de reconnaissance sur la mer de la tranquillité, fit Wayne. Un astéroïde de vingt mètres de diamètre a percuté l’ouest du cratère.

Abasourdi, je ris.

- Et nous n’avons rien senti au moment de l’impact ? Une partie de nos labos est pourtant situé près de la mer de la tranquillité.

-Vous dormiez Bertillon. De plus, les écrans ont amorti l’impact, fit Wayne après avoir soupiré.

Puis il ajouta d’une voix plus claire :

- Je transmets les données à votre ordinateur. Revenez avec un diagnostic complet sur la composition de l’astéroïde.

- Bien compris, dis-je alors qu’il avait déjà coupé.

J’adorais horripiler Wayne. C’était un type bien au fond mais tellement obsédé par les procédures que je me sentais obligé de le faire suer. Je sais qu’il le prenait bien. Il nous arrivait même de prendre des verres ensemble : c’est dire.

L’ordinateur me demanda si j’étais prêt pour passer en mode interface. Je répondis que oui, autant en finir avec cette partie de plaisir.

- Interface en cours d’initialisation Geoffrey.

Un violent courant électrique me déchira alors le cerveau.

 

 

2

Interface phase 1.

Les mécaniciens s’éloignèrent. Je sortis du garage. Mes roues étaient effectivement un peu plus lourdes à manier mais répondaient à mes stimulations-ordres. Caméra gauche, caméra droite : ok. Je voyais bien. Ma vitesse était réglée à trente kilomètres à l’heure.

Mot de passe ?

Galilée, énonçai-je par onde radio. Les portes s’ouvrirent. J’accélérai au niveau de la pente de sortie. Puis je descendis.

Attention ! Massif rocheux sur la droite, piège du débutant. Je le contournai. Virage à gauche. Direction sud-sud-ouest vers impact astéroïde ; distance : vingt kilomètres. Accélération moteur.

Éraflure sur la roche : Inflexion roue avant gauche.

- Bertillon, faites gaffe au tank : je vous rappelle que vous êtes au commandes d’un véhicule de cent trente millions d’euro.

Merci Wayne. Vitesse réglée à soixante-dix kilomètres à l’heure. Monotonie du trajet. Derrière moi la Terre, majestueuse et lointaine dans le vide. Inflexion : direction Ouest. La zone de l’impact sera en vue dans dix minutes.

Taux de radioactivité normale. Informations central : taille du cratère estimée à vingt mètres de diamètre. Profondeur : quatre-vingt mètres.

Cratère en vue. Estimation  diamètre cratère en cours… Dix mètres.

Instructions demandées : Wayne, la taille du cratère paraît anormale. Recherche visuelle en cours. Instructions demandées.

Approche en cours.

- Continuez l’approche avec vigilance.

Message reçu : merci Wayne. Baisse pression : compensée. Taux de radioactivité en hausse.  J’abaisse l’écran Wayne.

- Ok Bertillon. Suivez la procédure habituelle.

Visuel en cours. Le cratère est trop petit Wayne : ce n’est pas un astéroïde ordinaire. Transmission données en cours comme prévu.

Taux de radioactivité en hausse.

Interférences ! Recherche origine : origine électromagnétique.

Circuit logique atteint. Ordinateur : sauver le pilote. Arrêt en cours. Ordinateur : sauver le pilote. Wayne : le tank lâche ; fin de transmission, fin de l’interface. Wayne : le tank lâche ; fin de transmission, fin de l’interface. Taux de radioactivité en hausse.

 

 

J’ouvris les yeux avec un mal de crâne carabiné et en profitai pour retirer le casque d’interface. Tous les écrans étaient parasités et le tank était paralysé. Éprouvant des difficultés à respirer, je m’extrayais de la casemate de pilotage et me glissai près du sas. Là, j’enfilai ma combinaison et mon casque et pus respirer enfin normalement. Par le hublot, je vis le cratère environné d’une lumière bleutée. De l’électricité ? Ce n’était définitivement pas un phénomène déjà observé auparavant.

- Wayne, fis-je en utilisant l’intercom de ma combinaison. Est-ce que vous m’entendez ?

La lumière se coupa dans le tank qui donna l’impression de s’éteindre complètement. Puis il y eut un grand bruit sourd : le sas s’ouvrait sans que quiconque lui en ait intimé l’ordre. Je regardai l’heure : sept heures quarante-cinq. L’air s’échappait par l’ouverture et je glissai dans le sas. Je sortis.

Je me réveillais. Il était cinq heures, heure de la tranquillité.

Je me déplaçai lentement dans le vide. Évitant de faire trop de mouvements, j’approchai du cratère saturé d’électricité. Au-dessus de moi on pouvait voir l’Amérique.

- Bertillon ? Crépita la radio. Où êtes-vous? Que faites-vous ?

- Le tank est hors service. Je suis sorti en reconnaissance.

Des interférences et des crépitements, puis :

- Qu’est-ce qui s’est passé ?

- Wayne, le cratère de l’impact est complètement saturé d’électricité. J’approche pour mieux observer.

- Négatif : retournez au tank et attendez une équipe de secours.

- Je suis à proximité, j’approche. Désolé, Wayne.

- Il est cinq heures dix le hangar ne va pas tarder à ouvrir : vous allez être en retard Bertillon.

- Qu’est-ce que vous dites Wayne ?

Mais personne ne me répondit, trop d’interférences. Là je tâtonnai. J’avais le choix et je pouvais arrêter ici en attendant qu’on vienne me chercher. Je pouvais aussi rebrousser chemin.  Cependant, ma curiosité fut la plus forte : je continuais de me rapprocher du cratère, malgré la peur qui avait réduit mes jambes en coton.

Par-delà les crépitements d’électricité, je pouvais voir une sorte de lumière bleutée qui émanait du fond du cratère. Mon rythme cardiaque s’accéléra. Je crus que c’était à cause de l’excitation mais j’éprouvai des difficultés croissantes à respirer : je réglai du coup la teneur en oxygène de ma combinaison. Puis je repris ma progression.

La lueur bleutée se fit plus insistante quand j’arrivai au bord du cratère.

La sonnerie du réveil résonna dans ma chambre. Après avoir ouvert les yeux, je me levai et m’étirai. Il était cinq heures, heure de la tranquillité. Par-delà le hublot, je pouvais assister au début du  lever de terre.

Haut le corps. Je trébuchai et sautai légèrement pour mieux retomber sur mes pieds. Bientôt je fus à l’intérieur du cratère.

Elle était là cette lueur iridescente, resplendissante. Elle constituait un halo en forme de demi-cercle. À l’intérieur de cette lumière une superstructure métallique, de forme rectangulaire. La superstructure était à peine enfoncée dans le sol et était bien trop petite par sa masse pour avoir engendré un tel cratère. Quant au métal, il réfléchissait la lueur et donnait l’illusion d’être aussi bleu que l’océan. Aucune aspérité.

- Wayne, est-ce que vous m’entendez ? Central ? Est-ce que vous pouvez voir ce que je vois ?

J’avais peur. Je tendis néanmoins la main vers le halo bleu.

Une main se posa sur mon épaule, celle d’un homme petit et solidement charpenté: C’était Mullen, le chef mécanicien. Il avait révisé mon tank d’exploration ce matin.

            – J’ai changé les roues mais je n’ai pas eu le temps pour les joints. Il y aura peut-être des problèmes en cas de montée. Faites gaffe.

- Wayne, je suis au contact de cette manifestation.

Ma main fit plus que la toucher, elle la traversa.

- Bertillon ? Vous m’entendez ? Répondez ! Si vous m’entendez, barrez-vous ! Barrez-vous !

Je me sentis aspiré.

Interface phase1.

Les mécaniciens s’éloignèrent. Je sortis du garage. Mes roues étaient effectivement un peu plus lourdes à manier mais répondaient à mes stimulations-ordres.  Caméra gauche, caméra droite : ok. Je voyais bien. Ma vitesse était réglée à trente kilomètres à l’heure.

Mot de passe ?

Galilée, énonçai-je par onde radio. Les portes s’ouvrirent. J’accélérai au niveau de la pente de sortie. Puis je descendis.

Je me revis lors de mon premier jour d’école. Puis le jour où j’avais regardé les étoiles avec mon frère : on venait de fêter ses dix ans et il avait eu en cadeau un télescope. Je me sentais aspiré puis Caroline m’embrassa rue Racine : la chaleur de son corps sur le mien… Les présidents et les élections défilaient. J’étais vidé, scruté puis recraché.

Exploré. Il était cinq heures, heure de la tranquillité.

Mes yeux se fermèrent pour sortir de l’eau. Puis je criai. Au-dessus de nous le soleil entrait en éruption, tout devint rouge. Je fus recraché, je redevins un homme. Le halo lumineux m’enveloppait et m’emportait jusqu’au vaisseau extra-terrestre ; je vis un sas qui s’ouvrit. Par le télescope de mon frère je pouvais voir Mars. Caroline m’embrassa. Et ma mère me chantait une chanson.

Puis le sas se ferma.

- Wayne ?

J’avais du mal à respirer. J’ouvris les yeux : le toit du hangar. Le halo lumineux qui m’entourait grossit. Des gens se mirent à courir dans tous les sens.

Le halo grossit et les murs ne l’arrêtèrent pas. Bientôt il recouvrit toute la base.

- Qu’est-ce que vous nous avez ramené, Bertillon ?

Des cris.

 

3

Vous ne voulez pas savoir, vous ne voulez pas comprendre. Elle n’avait aucune intention hostile. Nos esprits se sont heurtés à un moment. J’ai quelques vagues souvenirs, écoutez-moi.

Elle voulait juste savoir qui on était. Elle est curieuse. C’est une sorte d’enfant. Elle va de planète en planète. Tout est si différent. Elle nous a sondés. Elle est repartie.

Cent trente-six victimes, je sais. J’étais avec elle. Je me rappelle de leurs cris mon dieu. Mon dieu, oui même Wayne.

Wayne avait cinq ans. Il faisait nuit. Il aimait regarder les étoiles, juché sur les épaules de son père qui était pilote dans l’air force. Son père va passer les tests pour la NASA. Wayne espérait qu’il allait être sélectionné, ce qui ne sera pas le cas. Ensemble ils regardaient la grande ourse.

Puis la grande ourse devint bleue et aveugla Wayne devant son écran de contrôle. Puis il vit le sas s’ouvrir. Son père sourit. Wayne courut vers lui jusqu’à ce que le sol s’effondre sous ses pieds.

- Wayne tu m’entends ? Wayne ?

 

Oui je continue à croire qu’elle n’avait aucune intention hostile même si Wayne et les autres victimes de ce que vous appelez l’incident du dix juillet ne sortiront jamais de leur état catatonique. Je continue à croire que nous ne sommes pas menacées par elle ou ses semblables.  Gardez-moi au secret tant que vous voulez.

 

La sonnerie du réveil résonna dans ma chambre. Après avoir ouvert les yeux, je me levai et m’étirai. Il était cinq heures, heure de la tranquillité. Par-delà le hublot, je pouvais assister au début du  lever de terre.

Sylvain Bonnet

An 2000


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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.