Suis-moi je te fuis



Evanescences

Employé modèle trentenaire, Tsuji est courtisé ardemment par deux de ses collègues de bureau. Mais indécis, il tarde à prendre une décision, de peur de blesser celle qui sera éconduite. Une nuit, il croise la route d’Ukyio, une mystérieuse jeune femme et lui porte secours. Le début d’un jeu du chat et de la souris puisqu’Ukyio ne cesse de filer à l’anglaise pour mieux réapparaître ensuite…

Honnête artisan, auteur notamment d’Au revoir l’été et d’Harmonium, Kôji Fukada aborde à présent un diptyque mélodramatique composé des long-métrages Suis-moi je te fuis et Fuis-moi je te suis (qui sortira sur nos écrans la semaine prochaine). Fervent admirateur du manga The real thing, le cinéaste avait entrepris une première adaptation de l’œuvre sous forme de série télévisée. Suite à cette tentative, Kôji Fukada décide cette fois ci de la porter sur grand écran.

Un couple de fortune échange quelques mots sous la pluie. Contraste saisissant puisque la jeune femme se protège avec un parapluie tandis que l’homme subit l’averse de plein fouet. Une situation cocasse, presque cruelle, qui va à l’encontre des règles courtoises qui régissent mélodrames ou encore comédies sentimentales. Une scène qui résume à elle seule la teneur du long-métrage, qui définit à merveille les personnages et surtout qui met en exergue la capacité de Kôji Fukada à supplicier ses protagonistes.

De part son histoire, ses us et coutumes, le comportement même de sa population, le Japon entretient un terreau fertile aussi bien pour les uchronies politiques retorses que pour les mélodrames ténébreux. C’est pourquoi, les différents moyens d’expression artistiques locaux, littérature, cinéma ou encore bande-dessinée n’ont de cesse de puiser au cœur des esprits vacillants et tourmentés afin de libérer leur plein potentiel tragique. Or, Suis-je me te fuis circonvient à cette démarche au point d’incarner si ce n’est la quintessence mais bel et bien l’archétype contemporain de tout un pan de l’art nippon. Mais au-delà des sempiternelles réflexions autour  des relations complexes entre les hommes et les femmes de l’archipel, le film de Kôji Fukada va s’épancher sur une intéressante étude de caractères ; des caractères singuliers, socles propices à des rapports toxiques, rapports qui vont unir Tsuji et Ukyio pour le meilleur et surtout pour le pire…

Dépourvu d’ambition, tiraillé de toutes parts, Tsuji jouit en revanche d’un certain succès auprès de la gente féminine. Incapable de choisir, il vit une existence placide tout en refusant de prendre de véritables risques. Lorsqu’il fait la connaissance d’Ukyio, son côté altruiste presque chevaleresque rejaillit à la surface. Comme tous les japonais, la question de l’honneur, de la conduite en société lui importe. Pourtant cette rencontre fortuite répond bien plus aux codes du film noir que de la comédie sentimentale. Tsuji s’attache à défaut de s’éprendre complètement d’une sorte de femme fatale, fausse ingénue qui va le conduire à une succession d’humiliations petites ou grandes.

Rabroué à de multiples reprises, Tsuji fait preuve d’une résilience qui confine à l’obsession voire à l’aveuglement. Piégé dans des situations tragi-comiques, mis dans l’embarras par le culot ou tout simplement par le lourd passif de sa protégée, Tsuji ne cesse de s’enfoncer, se rabaissant jusqu’à implorer un yakusa de la manière la plus dégardante qui soit. Point de lumière au bout du tunnel, juste une ligne de conduite à préserver à tout prix pour mieux dissimuler son attirance pour celle que son entourage lui dit d’éviter.

Sans exceller, la mise en scène de Kôji Fukada assume l’essentiel mais ne résout pas pour autant le véritable problème du long-métrage. En effet, orphelin de sa conclusion à venir, le film se vide d’une partie de son essence. Le metteur en scène affiche ses limites, échouant à insuffler une certaine cohésion et un véritable équilibre narratif  à son diptyque.

Cependant, en dépit d’un tel écueil, le savoir faire de Kôji Fukada parvient si ce n’est à pleinement émouvoir, à susciter empathie et antipathie, tendresse et agacement envers ce couple improbable réuni uniquement par le devoir ou le désespoir. L’esprit feuilletonesque resurgit au bon moment pour nous inciter grandement à voir la suite des pérégrinations de ces êtres pathétiques au premier sens du terme.

 

Film japonais de Kôji Fukada avec Win Morisaki, Kaho Tsuchimura, Shosei Uno. Durée 1h49. Sortie le 11 mai 2022.


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About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture