Il faut bien finir par danser

1

Un soir parisien dans un club animé. Un type se faufile adroitement dans la foule des danseurs. Il a le regard acéré du grand fauve aux aguets. Tout d’un coup, son attention est attirée par des allées et venues vers les toilettes. Il se dirige alors vers l’endroit, heurtant une jeune fille un peu éméchée qu’il aide à se relever et laisse partir cahin-caha. Miller déteste voir des jeunes nanas défoncées. Ça lui rappelle des souvenirs déplaisants.

2

Le matin, Miller arrive au commissariat de quartier, sa nouvelle affectation depuis qu’il a eu maille à partir avec des Russes peu commodes. Il s’en fout au fond, persuadé d’avoir de toute façon raté son plan de carrière. Il entre dans la salle de réunion, s’assoit au fond comme le mauvais élève qu’il est resté. Le commandant Damier prend la parole, demande aux uns et aux autres où ils en sont. Miller répond quand c’est son tour, il n’a pas grand-chose à dire d’ailleurs. Damier l’écoute sans l’écouter. Il a une piètre opinion de Miller qui a une folle envie de s’en griller une.

– Merci, lieutenant. Vous pouvez retourner à vos tâches.

– Les chiens écrasés ?

Damier s’en va en se mordant les lèvres. Miller s’en va vers son bureau. Le téléphone retentit. Il décroche, écoute, prend quelques notes et s’en va.

 

3

De la viande froide l’attend dans un sombre studio de la rue Trudaine. Des bleus sont avec lui et font attention à ne pas bouger le corps.

– Suicide ?

– Overdose, lâche Miller qui sait que parfois une overdose équivaut à un suicide. A ce stade, on pourrait économiser une autopsie.

Il se tourne vers les bleus.

– Vous avez fait l’enquête de voisinage ?

Ils le regardent éberlués.

– Allez poser des questions aux voisins. Vous n’êtes pas là seulement pour taper sur des gilets jaunes, pigé. Je vous attends au bar en face.

Ils obtempèrent. Miller voit dans leurs regards qu’ils le détestent. Tant mieux, ils vont faire des progrès alors. Il fouille un peu les affaires du mort tandis que la police scientifique arrive. Tombe sur un numéro griffonné. Il secoue la tête, aimerait bien se fumer une cigarette.

Dix minutes plus tard, les bleus sont là et font leur rapport. Les voisins ont gardé l’image d’un fêtard, quelqu’un qui rentrait tard, souvent éméché. Mais toujours aimable. Il recevait peu de visites, des femmes essentiellement.

Miller se lève, les plante sans un mot et compose le numéro trouvé chez la victime. Il parle puis raccroche. Coup d’œil rapide aux bleus.

– Suivez-moi les bouseux.

4

            – Je n’arrive pas à croire qu’il soit mort.

Une belle blonde lui fait face, genre Sharon Tate, actrice des années soixante que tout le monde a oubliée. Des yeux marrons entouré de ravissantes mèches blondes.

Elle l’a rejoint au café. Les bleus sont à côté, Miller fume une clope.

– Overdose, miss. J’espère que vous avez bien compris.

Elle reste silencieuse.

– Je ne savais pas.

Miller lui prend la main.

– Je ne suis pas d’humeur pour les salamalecs. Alors faisons simple. Soit tu me parles et lâche la vérité, soit je te laisse aux types là-bas.

Elle a un regard vers la voiture avec les flics en uniforme.

– Vous êtes un salaud.

Il hausse les épaules. Puis elle parle. Lâche un nom de mec, puis celui d’une boîte. Miller jette sa clope dans le caniveau.

– C’est là que vous vous approvisionnez ?

La voilà incluse dans le groupe des drogués, elle ne proteste pas. Elle acquiesce. Miller secoue la tête et fait signe aux bleus de venir.

– Vous m’arrêtez !!

– Non, ils vont t’emmener pour prendre ta déposition, petite.

Il se lève et appelle quelqu’un.

– Nesrine ? ça va ? ça te dit un club ce soir ?

 

 

5

Il marche dans le couloir des chiottes, sa présence déclenchant des regards étonnés, amusés. Il n’a pas l’âge de l’endroit. Il finit par se diriger vers un réduit où se tient un type en costard-cravate, style Armani mais seulement le style : pas assez de fric pour se payer un vrai.

– Tu veux quoi ?

Miller le considère un instant puis l’agrippe et le plaque contre le mur.

– Putain ! connard !

Miller le menotte et sort de ses poches tout un tas de pilules et de cachets qu’il répand au sol.

– Le connard est flic, minable. Alors calme-toi, fait-il en le retournant.

Le dealer lui crache à la figure, Miller lui décoche une gifle qui le met par terre. L’autre saigne de la gencive.

– Putain, tu as froissé mon costume, glisse le dealer.

Miller lui balance un coup de pied dans les reins. Puis prend son portable et compose un numéro. Communication établie, Miller appelle des collègues.

– Quel est le problème ? Fait une grosse voix, celle du gérant sans doute.

Miller montre sa carte de la PJ :

– Oh non…

– Et si. Vous allez avoir des problèmes, vous ne surveillez pas assez vos clients. Je peux vous faire fermer là…

– Pourquoi vous êtes là au fait ?

Bonne question : Miller n’aurait pas dû être là bien sûr. Dès que les collègues arrivent, il leur laisse le colis et s’éclipse. Il la cherche des yeux, dans la foule, à une table. Et enfin la voit.

Elle est attablée au bar, en train de siroter un jus d’orange. Paraît perdue dans ses pensées. Fouille dans son sac à la recherche de son tube de rouge à lèvres. Miller la regarde, sourit. Puis approche. Dès qu’elle le voit, elle range le rouge et se lève.

– Tu es en retard.

– Le boulot, Nesrine. Toujours sur la brèche.

Elle lui sourit. Il y a du bruit autour d’eux mais il l’entend distinctement dire :

– Je crois que je pouvais encore attendre longtemps.

Miller l’enserre par la taille et l’embrasse. Son corps sent son parfum préféré, Mademoiselle coco. Miller a envie de l’emmener chez lui. La musique change, elle l’entraine vers la piste. Et danse collée contre lui.

– Je ne connais pas, lui dit-il dans le creux de l’oreille.

– C’est les Delfonics, je crois.

Je sais que c’est Didn’t I (Blow Your Mind This Time), pense-t-il. Miller aime jouer les cancres. L’enchaînement des voix le bouleverserait s’il ne tenait pas cette femme dans ses bras.

– Tu me marches sur les pieds, lui glisse-t-elle d’une voix taquine dans l’oreille.

– Je n’ai pas l’habitude de danser là-dessus.

Elle l’embrasse. Un baiser chaud.

– Tu vas devoir apprendre.

Loin de la piste, il voit les bleus emmener un dealer menotté et un gérant très bougon, mains libres mais pas dupe de la suite. La musique s’arrête et Nesrine continue de l’embrasser. Quand elle s’arrête, il lui dit :

– Je vais finir par tomber amoureux, c’est dramatique.

Elle sourit. Le lendemain, elle le quittera pour aller se marier en Algérie. Laissons Miller savourer ce moment.

 

Sylvain Bonnet

Printemps 2022

 

 

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.