Invasions domestiques




Ça commença avec les mites. Caroline se réveilla de bonne heure, mais, en ces temps d’austérité, il faisait trop froid pour abandonner la tiédeur de son lit et trop sombre pour vaquer à une quelconque occupation. Elle regrettait de ne plus avoir de petit ami pour lui tenir chaud au milieu du morne hiver. Il était sorti un soir dans le brouillard et n’était jamais revenu. Caroline se plaisait à penser qu’il s’agissait d’une disparition mystérieuse. Elle avait même imaginé un scénario. Pierre l’avait embrassé en partant, le dernier dimanche où ils s’étaient vus. Il était monté dans le train avec son sac de sport et s’était assis dans la voiture numéro 13, évidemment. Là, il s’était endormi à côté de la fenêtre, tenant sur ses genoux le sac, qui contenait dans une poche intérieure des documents secrets. Oui, car Pierre était un agent secret. Elle s’en était toujours doutée au fond d’elle. Son allure normale et rondouillarde lui conférait la plus sûre des couvertures. Elle n’en chérissait son souvenir que plus davantage.

Pierre était malheureusement tombé sur un couac : en se réveillant, deux hommes l’entouraient – l’un sur le côté et l’autre en face -, certainement des agents au service d’une puissance ennemie. Elle était certaine qu’il avait essayé de résister son Pierre. Mais ils avaient dû le droguer au préalable. Paralysé, il n’était plus alors que de la glaise entre leurs mains et ils en avaient fait ce qu’ils voulaient. Peut-être était-il mort ? Ou alors ils le retenaient prisonnier pour essayer de faire en sorte qu’il livre ses secrets. Ceci expliquait tout, de la lettre de rupture à l’absence de réponse à ses coups de fil, du froid la nuit aux mites qu’elle avait trouvé dans ce placard.

Les mites bouffaient les vêtements du placard, surtout les chemises laissées par Pierre pour lesquelles elles avaient développé un appétit vorace. Décidée à ne pas rester inactive, Caroline, après s’être renseigné sur internet, avait acheté des produits pour mettre fin à cette prolifération. Ça l’avait ennuyé car son budget était assez limité et on allait bientôt lui réduire ses allocations. Tant pis, la fin justifie les moyens et je refuse de partager mon appartement avec ses bestioles !

Elle avait donc aspergé l’armoire après en avoir retiré les chemises de Pierre. De toute façon, elle en mettait parfois une pour dormir… Après maints efforts, elle avait fini finalement par exterminer la colonie de minuscules rongeurs. Elle crut qu’elle s’était débarrassée de toute menace extérieure. Après tout, il faut bien que je me débrouille toute seule maintenant qu’il n’est plus là, mon Pierre.

 

Ça avait commencé avec les mites, cela se poursuivait avec les fourmis. Un matin, Caroline se leva et alla aux toilettes pour son pipi matinal. Assise sur le siège, son œil fut attiré vers le sol par le mouvement subtil de petits insectes rampants, grouillant près de la douche en direction de la porte. Elle déglutit, tira la chasse et se pencha. Les fourmis suivaient une route les menant vers la cuisine où elles s’engouffraient via un minuscule interstice situé au bas d’un mur. Elle se releva excédée.

Une fois habillée, elle sortit, pleine d’une ferme résolution – qu’elle avait fait sienne en pensant au courage de Pierre face à la torture de l’ennemi – et alla au supermarché du coin se procurer du produit anti-fourmi. Elle fit le plein, passa à la caisse devant une employée voilée d’origine arabe, visiblement abasourdie à qui elle déclara :

- Je sais que mes achats paraissent surprenants mais je n’ai pas l’intention de laisser mon appartement aux fourmis.

Se forçant à sourire, l’employée hocha la tête avec un air circonspect. Caroline paya et rentra rapidement, pressée d’en finir.

Elle disposa du produit dans la salle de bains, les toilettes et la cuisine. Elle vaporisa l’atmosphère avec un spray qui lui fila des boutons au visage. Les rougeurs ne l’empêchèrent pas de reproduire l’opération deux jours durant et eut raison de l’invasion des rampants. Après avoir nettoyé le sol et calfeutré l’espace par lequel les dernières survivantes s’étaient échappées, Caroline se posa par terre. Assise en tailleur, elle huma l’air vicié par les produits chimiques. Les yeux fermés, elle soupira d’aise face au silence. Je les ai eues, je suis à nouveau chez moi… Elle éclata de rire, se balançant d’avant en arrière. Pierre aurait été fier d’elle.

 

 

Tout avait commencé par les mites ; puis il y avait eu les fourmis, qui laissèrent leur place aux cafards. Elle commença par en trouver deux dans la cuisine, au fond de l’évier, qu’elle tua avec un couteau. Tremblante, elle dépeça le cadavre de l’insecte avec la ponte en fer. Encore d’autres bestioles, se disait-elle. Elles viennent chez moi pourquoi au juste ? Elle essaya de se rassurer : ce n’était pourtant que le début. Elle en trouva ensuite dans les toilettes et la salle de bains. Ça grouillait, bougeait des pattes et agitait des antennes. Ils ne paraissaient pas hostiles mais Caroline en avait peur. Elle en trouva même un dans son lit, à la place que Pierre occupait. Prise de rage, elle l’écrasa aussitôt avec son poing, au prix d’une tâche jaunâtre sur le drap, qu’elle aurait bien du mal à faire disparaître. Mais ils ne l’auraient pas. Caroline était une battante.

Comme les fois précédentes, elle commença par acheter ce qu’il fallait au supermarché, sans remarquer l’air blasée de l’employée qui se disait qu’à sa place, il serait plus simple de changer d’appartement. Dans l’escalier, elle ne fit pas non plus attention à ses voisins du dessus, un couple de retraités qui la prenait au mieux pour une excentrique. Rentrée chez elle, la tête pleine du grouillement des cafards, elle consacra sa soirée à injecter du solvant acide dans les canalisations, via l’évier et le trou d’évacuation de la douche. Le résultat fut décevant : l’offensive était contenue mais les subtils coprophages n’avaient pas disparu, bien loin de là. Caroline réfléchit. Je n’ai pas le choix, se disait-elle, je n’y arriverai pas toute seule.

De bien mauvais gré, elle se résolut à faire appel à des professionnels.

 

 

- Alors ma bonne dame ? Ils sont où ces bons dieux de cafards ?

Les cheveux ébouriffés, elle lui montra les endroits où l’insecte maintenait ses positions. Le chasseur de cafards souriait. Il était grand, un peu rondouillard. En fait il ressemblait un peu à Pierre. Mais sans ce côté sombre et mystérieux qu’il avait.  N’est pas agent secret qui veut, pensa t-elle. Le chasseur ne la quittait pas des yeux tandis qu’elle lui expliquait la situation, le plus clairement possible.

- Ok, dit-il d’un air fanfaron. On va voir ce que vous allez voir !

Il se dirigea vers la cuisine d’un pas lourd. Elle le laissa faire et s’enferma dans sa chambre. Assise sur le rebord du lit, elle regardait la tâche jaune qu’elle n’avait pas réussi à faire disparaître. Elle sentit une grande lassitude l’envahir. Elle posa sa tête contre l’oreiller, regarda l’armoire, l’esprit vide. Des coups à la porte la réveillèrent.

- C’est bon, ma petite dame. Ils en ont pris une bonne. Mais il faut que je repasse en fin de semaine. Elle le raccompagna à la porte. Au moment de la quitter, il se pencha vers elle et murmura :

- Vous vivez seule ici ma petite dame ?

Son haleine salée, elle la sentait encore avec dégoût des heures après qu’il était parti.

 

 

Il y eut les mites puis les fourmis. Arrivèrent les cafards puis le chasseur. Avec lui, Caroline comprit qu’elle était victime d’un complot. C’était évident. Pierre avait dû laisser quelque chose ici, sans qu’elle ne le sache. Ils le savaient. Du coup, ils la persécutaient. Oui. Il y avait eu ces insectes qui avaient rendu sa vie impossible. Puis maintenant ce chasseur entreprenant qui passait la voir dès qu’il était dans le quartier. Au début, les cafards étaient un prétexte. Au bout d’un moment, il ne cacha même plus ses intentions. Ça lui rappelait les histoires de harcèlement dont ils parlaient alors dans les journaux.  Elle y réfléchit, désireuse de sortir d’une situation assez gênante et finit par prendre une décision.

 

 

Quand elle ouvrit la porte, il était en jean et sa bedaine débordait un peu de la ceinture. Il souriait, dévoilant ses dents blanches : cela pouvait lui donner soit un air malicieux, soit vicieux.

- Alors ma petite dame ? La solitude ne te pèse pas ?

Elle le fit entrer. Elle était en robe de chambre et se montrait plutôt aguicheuse, le regardant de biais, la tête sur le côté.

- Ah ? Moins farouche aujourd’hui ?

Elle lui fit signe de la suivre dans le couloir. Guidé comme un petit enfant, le chasseur se laissa faire. Masquant son dégoût, déterminée, Caroline l’invita à pénétrer dans sa chambre, et laissa glisser sa robe de chambre le long de son corps. Les yeux exorbités, il en salivait.  Frissonnante, elle le fit s’allonger à la place de Pierre et monta sur lui. A califourchon sur ce corps en sueur, elle se pencha pour l’embrasser avant de déboutonner sa chemise avec un sourire.

- Viens ma belle, susurra-t-il.

Là, elle prit un couteau et le poignarda plusieurs fois.

Puis elle alla prendre une douche. Maintenant les envahisseurs sauront à quoi se tenir.

 

Sylvain Bonnet

 

Eté 2011


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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.