L’amoureuse




Juliette tressaillit. La voix du braqueur résonnait dans son crâne. Immobile, les yeux rivées sur lui, elle sentit une odeur de transpiration planer jusqu’à ses narines. Le braqueur ordonna à la caissière asiatique de lui donner l’argent de la caisse. Elle s’exécuta en tremblant. Le cravaté se releva, mains sur la tête. Le braqueur prit l’argent et le mit dans son sac à dos. Juliette ne le quittait pas des yeux.

Le cravaté s’effondra soudainement. Tous les regards se portèrent vers lui.

- Qu’est-ce qu’il a ? Tonna le braqueur. Va le voir toi.

La caissière s’approcha de lui. Prit sa main et chercha le pouls. Toujours immobile, Juliette avait les yeux exorbités.

- Peut-être un infarctus, hasarda la caissière.

Le braqueur se releva. Et prit Juliette par le bras. Elle se laissa faire. Il l’entraîna vers la sortie. Juliette sentait le canon scié dans son dos. Le braqueur lui murmura de rester tranquille. Dès qu’ils auraient bien avancé, il la relâcherait. Surtout, insista-t-il, reste tranquille. Juliette obéit.

Elle s’était laissé bercer par la douce mélopée de ses paroles tout en restant silencieuse. Ils firent quelques pas dans la rue, accompagnés par le seul bruit de leurs respirations. Puis il ouvrit la portière d’une Peugeot 205 verte et la fit rentrer dedans sans ménagements. Il démarra aussi sec, tandis qu’une voiture de police arrivait. Le braqueur lâcha un merde retentissant. Et enleva sa cagoule d’un coup. C’est là qu’il repoussa pour la première fois sa mèche, elle trouva ça adorable. Ils s’éloignèrent sans être inquiétés.

Au bout d’une demi-heure, ils arrivèrent près d’une bouche de métro. Il se tourna vers elle.

- Tu as vu mon visage.

Juliette aurait pu murmurer qu’elle ne dirait jamais rien, une bêtise de ce genre mais décida de rester silencieuse. Le braqueur alla pour dire quelque chose lorsqu’un policier tapa à la vitre. Le braqueur baissa la vitre.

- Qu’est-ce que vous foutez là ? Je…

- On est en train de se dire au revoir monsieur, fit Juliette qui lui prit la main.

L’air de Juliette surprit le policier.

- Bon, ne restez pas là en tout cas.

Et il repartit. Le braqueur se tourna vers elle, avec un sourire carnassier. Entre rêve et cauchemar, Juliette l’attira contre elle et l’embrassa. Le braqueur répondit très positivement à son baiser.

 

2

Juliette s’étira dans le lit tandis que le braqueur – il s’appelait Antoine – ronflait paisiblement. Sur le réveil, il était sept heures. Juliette se rappela les évènements de la nuit en une seconde. Encore sous le coup de leurs étreintes, elle caressa tendrement la mèche d’Antoine.

Elle se leva, alla aux toilettes pour uriner. Elle repensa au moment où il s’était arrêté devant le métro. Voulait-il la tuer ? Elle ne savait pas, elle ne lui avait pas demandé. Ils s’étaient très peu parlé à vrai dire. Lorsqu’elle sortit des toilettes, elle vit le fusil à pompe qui dépassait du sac à dos. Elle le prit et l’examina. Il était moins léger qu’elle n’aurait cru.

- Hé ! Repose ça tu veux !

Antoine. Juliette le regarda. Il était beau, bien plus beau encore au réveil. Elle lui sourit. Enleva le cran de sûreté.

Et tira.

 

3

Miller alluma une cigarette.

- Alors si je comprends bien, il vous a pris en otage, ramené chez lui, violé et vous l’avez tué à son réveil, c’est ça ?

Juliette regardait le flic. Blond, dégarni, pas rasé depuis trois jours et sentant le houblon et le tabac. Il n’était pas aussi beau qu’Antoine qui lui manquait déjà. Elle hocha la tête pour lui répondre.

Devant son écran, Miller souriait.

- On a retrouvé le flic croisé métro la chapelle. Vous n’aviez pas l’air à ce moment-là d’être sous la contrainte.

- J’avais peur qu’il tire, fit-elle et qu’il me fasse du mal.

Miller acquiesça. Il était dix-huit heures, il n’avait pas dormi depuis trois jours et se sentait très en forme pour un interrogatoire.

- Bien, bien. Vous restez à notre disposition mais vous pouvez partir.

Juliette se leva, les yeux rivés sur ses chaussures pour ne pas croiser le regard du policier. On l’avait gardé en cellule une semaine après qu’elle ait appelé la police après avoir tiré sur Antoine. On lui avait parlé d’homicide, elle avait répondu viol.

- Pour votre information, il n’est pas mort, lâcha Miller. Il est en soins intensifs.

Juliette fut foudroyée par cette nouvelle. Entendit à peine le policier annoncer qu’Antoine passerait certainement le reste de la décennie en prison : il en était déjà à son septième braquage.

 

4

Juliette reprit son existence morne. Elle travaillait comme traductrice de russe et vivait chichement. La journée, elle sortait peu. Le soir, elle faisait ses courses au super 7 de la porte de Bagnolet, là où elle avait rencontré Antoine. La caissière lui annonça que le cravaté était mort à l’hôpital le lendemain du braquage. Ça ne l’avait pas dérangé car ce dernier était assez désagréable avec elle, contrairement à son remplaçant. Elle avait donc gagné quelque chose à cette histoire. Juliette, quant à elle, était maussade. Elle n’avait goût à rien, se sentait vide et inutile. Le diagnostic était clair : elle était tombée  amoureuse d’Antoine. Grâce à lui, Juliette avait réappris le plaisir et se masturbait désormais avec une régularité de métronome.

Juliette avait peur de l’amour. À dix-sept ans, elle avait aimé un jeune homme qui lui avait brisé le cœur en lui avouant qu’il préférait les garçons. À vingt et un, elle avait été la maîtresse d’un homme marié. Était-ce pour cela qu’elle avait tiré sur Antoine ce matin-là ? Peut-être. Juliette ne s’était aussi pas sentie pas de la trempe de Bonnie Barrow.

Philippe Miller l’avait tenu informé : Antoine en avait pris pour quinze ans. Elle regrettait de l’avoir accusé de viol – Antoine avait nié avec force. Elle avoua au flic qu’elle avait menti. Aussitôt, il ricana.

- Vous êtes une sacrée tordue vous !

- Je veux l’aider. Qu’est-ce que vous me conseillez ?

Miller la considéra un instant.

- Allez voir le procureur si vous y tenez.

 

5

Elle le fit. Elle fut inculpée de faux témoignage et prit un de prison avec sursis. Antoine vit sa peine réduite. Elle prit alors une décision folle : aller le voir pour discuter d’eux. Elle avait Antoine dans la peau et personne ne pourrait le lui faire oublier.

Au parloir, cela se passa d’abord froidement.

- T’es vraiment folle toi…

- Je suis sûre que tu m’aurais tué si le flic n’était pas venu.

Il fit la moue, dit qu’en fait, il ne le savait pas. Dans ces cas-là, on agit vite, par instinct. En même temps, « tu m’avais fait une bonne impression ». La première entrevue fut aigre. Elle revint une semaine plus tard. Cela ne se passa guère mieux. A la cinquième entrevue, Antoine se détendit. A la dixième, elle lui parla mariage. Six mois plus tard, le directeur de la prison les autorisa à convoler. Ce fut un très beau jour pour Juliette qui invita même sa maman. La vieille dame fit une drôle de figure sur les photos. On leur autorisa même à avoir des rapports sexuels. Elle mit au monde des jumeaux, Antoinette et Julien.

Puis vint le jour de la sortie de prison d’Antoine.

 

6

Elle organisa une grande fête de famille, Antoinette et Julien virent leur père pour la première fois et le fêtèrent. Antoine fut attendri par sa progéniture, âgée désormais de quatre ans. Juliette fit un grand gâteau qui laissa toute la maisonnée repue. Puis ce fut la nuit, Antoine porta Juliette dans sa chambre. Il avait toujours cette petite mèche qui la faisait craquer. Ils firent l’amour comme au premier jour.

Lorsque Juliette se réveilla au petit matin, Antoine était debout, torse nu. Il souriait et pointait un fusil vers elle.

- Antoine, je…

Il tira et murmura ensuite :

- Un partout, mon amour.

 

Sylvain Bonnet

Novembre 2014

 

 


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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.