Le détachement

1

Contrairement à tout ce que Bertrand avait pu imaginer avant d’aborder les derniers mois de sa vie, la mort fut rapide. Il avait toujours eu peur non pas de la douleur mais de l’appréhension avant de sauter le pas, l’angoisse du dernier soupir ; le moment où la respiration s’arrête, où le cœur se coupe. En fait, ce fut simple et rapide, la mort.

Il respirait avec difficulté, allongé sur un lit dans cette chambre d’hôpital qu’il occupait maintenant depuis près de trois mois. Une attaque cardiaque l’avait terrassé chez lui. Il avait été transporté à l’hôpital où il aurait pu être sauvé. Mais on l’avait soigné trop tardivement à cause d’une erreur de diagnostic. Et malgré les efforts des médecins, son état se dégradait rapidement. Depuis quelques temps, il avait compris que cette chambre serait son point de départ vers l’au-delà. L’infirmière, une rousse aux joues rondes, était passée il y a une heure et n’avait rien vu d’anormal, à part qu’il respirait lentement. Tous, y compris Bertrand, attendaient sa mort. C’était une question de temps, de jours, d’après ce qu’ils avaient annoncé à sa fille Clémentine.

Bertrand ne supportait plus son état et attendait la mort, sa mort avec impatience. Il était dans une prison dont il voulait s’échapper.

Il ne sentait plus grand chose à cause de la morphine et avait l’impression de flotter depuis plusieurs jours déjà. Il aurait bien voulu bouger mais ne pouvait pas. Il tourna la tête vers la fenêtre, vit la pluie couler le long de la vitre. C’est à ce moment-là que son cœur lâcha. Il eut juste une douleur fulgurante dans la poitrine. Il s’étouffa et dut laisser échapper un râle. Sa vision s’obscurcit. Il entendit un bruit de pas. C’était l’infirmière, Lisa quelque chose se rappela-t-il confusément. Elle s’élança vers lui et s’affaira autour de l’appareillage auquel il était relié. Elle parla mais sa voix, ce n’était qu’un murmure qui s’interrompit brusquement. Tout devint noir. Bertrand n’aurait jamais cru que la mort serait aussi simple et rapide.

Il se trompait.

 

 

D’abord, il se réveilla dans sa chambre, hors de son lit. Il se dit alors que les médecins avaient réussi une fois de plus à le rattraper. Il se leva, partagé entre la déception et une certaine joie d’avoir rouvert les yeux. Ce fut alors qu’il se vit allongé et immobile sur le lit. Il se vit lui-même, le teint cireux et les joues creusées, déjà bien décharné. Jamais il n’aurait cru qu’il était devenu aussi maigre. Sa poitrine restait inerte. Ce corps était mort.

Sa fille Clémentine entra dans la chambre, précédée par deux médecins. Elle avait les yeux rougis par toutes les larmes versées. Il voulut instinctivement poser la main sur son épaule, peut-être la serrer dans ses bras. Il ne le put. Il était paralysé.

Il vit sa fille se diriger vers cet autre lui-même qui gisait sur ce lit d’hôpital. Le temps semblait ralenti, suspendu à ses pas. Il vit Clémentine se pencher et déposer un baiser sur son front. Il sentait sa souffrance remonter vers lui par vagues successives. Il la vit pleurer pendant des minutes interminables, seule. Bertrand ne pouvait rien faire d’autre que de la regarder dans son chagrin. Il était très ému par la douleur de sa fille.

Il aurait fait n’importe quoi pour la soulager. Il ferma les yeux, sentit un courant l’attirer et se laissa dériver vers elle. Il lui prit la main sans qu’elle ne le sache et ne la lâcha plus.

 

 

Bertrand resta près de Clémentine au cours de l’enterrement. Son enterrement. Il y avait là quelques amis, des cousins qu’il n’avait pas vu depuis longtemps. Son ex-femme aussi, Sarah, qu’il n’avait pas vu depuis dix ans. Les cheveux rejetés en arrière, les yeux dans le vague, elle semblait ne pas trop savoir ce qu’elle faisait là. En regardant son corps de veuve boulotte, autrefois svelte et sensuelle, Bertrand pensa que le peu de tristesse qu’elle ressentait était dû au fait qu’elle n’allait plus recevoir la pension qu’il lui versait depuis quinze ans. Il se surprit à songer que, de tout ce qui les avait unis, autrefois, il ne restait rien, rien du tout, même devant la mort. Sarah était indifférente, il le sentait (il ne pouvait expliquer pourquoi mais il le sentait, comme il avait senti la souffrance de Clémentine à l’hôpital). Sarah voulut prendre la main de Clémentine mais celle-ci  se déroba. Elle ne pensait qu’à son père, qu’à sa souffrance aussi.

Ce fut bizarre pour lui de voir le cercueil descendre au fond du trou, marque d’une concession louée par lui-même pour trente ans. Il savait qu’à l’intérieur se trouvait son corps, cet autre lui-même dont il était maintenant séparé. Bête à dire mais Bertrand se sentit incomplet quand on eut fini de le recouvrir de terre.

Il faisait un soleil éclatant et il voyait sa fille souffrir de la chaleur. Il sentait aussi tout le poids de son chagrin. C’était quelque chose qu’il pouvait voir maintenant qu’il était devenu… Devenu quoi, au juste? Un esprit ? Un fantôme ? Il ne savait pas ce qu’il était devenu, il n’arrivait pas à le qualifier. Il regarda sa main, tantôt transparente, tantôt bien réelle. Invisible vis-à-vis de Clémentine qui sanglotait doucement si près de lui.

Il s’était rapproché d’elle depuis le début de l’inhumation. Elle l’attirait comme un aimant. Sa douleur faisait d’elle une ancre qui le rattachait encore à ce monde dont il ne faisait plus partie.

Il rentra avec elle, la suivit dans sa chambre. La regarda s’allonger et s’évanouir de sommeil. Il resta près d’elle, il la veilla comme jamais il ne l’avait fait auparavant de son vivant. Même lorsqu’elle était petite.

C’était sa mission désormais, il le lui devait.

 

 

Clémentine essaya tant bien que mal de reprendre sa vie. Elle retourna à son travail d’institutrice dans lequel elle s’immergea complètement afin de tout oublier. Mais elle savait que l’oubli était impossible. Bertrand aussi le savait. Partout où elle allait, il était là. Au travail, avec les enfants dont elle s’occupait après la classe ou lors de sorties avec des amis, Bertrand ne quittait pas sa fille.

Une seule fois, l’idée de s’affranchir d’elle lui était venue. Il avait essayé de s’éloigner et s’était retrouvé bloqué. Impossible de s’écarter d’elle de plus de cinq mètres. Il réessaya plusieurs fois, quand elle était avec les enfants – elle n’avait pas besoin de lui quand elle travaillait puisqu’elle les avait eux. Cela ne réussit qu’à l’épuiser.

Après avoir considéré sa situation, il était revenu vers sa fille. Bertrand avait toujours été quelqu’un de tenace, voire buté mais il reconnaissait l’évidence : il avait compris qu’il ne pouvait pas la quitter pour le moment.

Parfois, il croisait d’autres comme lui. Il voyait ces esprits suivre les vivants, certainement des proches. Ces esprits suivaient les vivants et leur collaient comme s’ils étaient leurs ombres. Il leur adressait des sourires, des regards entendus. Aucun ne lui répondait.

 

 

Clémentine rencontra un homme. Jeune, grand, brun avec des yeux ténébreux. Il s’appelait Jean et il lui plaisait vraiment. Bertrand n’aurait jamais cru sa fille capable d’être attirée par ce genre d’hommes. Leur rencontre se déroula dans un bar, autour de cocktails dont Bertrand avait raffolé de son vivant. Il ne ratait rien de ce qui se passait chez sa fille, dont il voyait naître les émotions sur son visage. Elle avait le béguin pour lui. Elle avait été émue par sa maladresse. Bertrand, qui n’aurait jamais cru assister à ce genre de spectacles, était captivé par sa fille. Il la sentait revivre.

Il la raccompagna, sous les yeux de son père. Sous un lampadaire à la lumière vacillante, dans un décor de comédie musicale, ils se quittèrent et promirent de se revoir. Cette nuit-là, en proie à une certaine nervosité qui faisait plaisir à son père, Clémentine ne dormit pas. Les rendez-vous s’enchaînèrent bientôt. Elle était à nouveau souriante, rayonnante. Bertrand était ravi. Et s’amusait de la voir se maquiller, passer une heure à choisir la robe ou l’ensemble qui lui irait mieux pour mieux le séduire… En même temps, il sentit quelque chose s’autre. Il ne se sentait plus obligé de la suivre. Il pouvait rester loin d’elle, dans une autre pièce plus longtemps qu’avant.

Au fond de lui, il savait ce qui se passait. Clémentine pensait désormais moins à lui. Ça, il ne savait pas trop comment le prendre. Ni dans quelle mesure ça allait l’affecter.

Gêné, Bertrand les vit s’embrasser pour la première fois deux semaines après leur première rencontre. Il se sentit las et fatigué. Il fut satisfait de voir qu’elle lui résistait. C’est mieux, se dit-il, de faire attendre un peu un homme.

Pour la première fois depuis sa mort, il vit sa fille s’endormir sans crainte. Et il lui échappa : il sut qu’il pouvait enfin s’éloigner, partir. Il pouvait avoir du temps pour lui. Clémentine le laissait faire.

 

 

2

Il erra dans la ville, vit la ronde des jours et des nuits. Vit la vie s’écouler pendant ce qui parut être un battement de cils mais qui dura en fait quelques semaines. Puis il décida d’aller voir d’anciens amis auxquels il avait beaucoup songé après sa mort. Eux, il s’en rendit compte, pensaient peu à lui. Ils étaient préoccupés par leurs problèmes de santé : arthrite, tension, cholestérol, faiblesse cardiaque et autres. Bertrand était ravi d’avoir échappé à ça. Il aurait détesté cette lente décrépitude que l’âge inflige aux êtres humains. La maladie qui l’avait emporté avait été rapide et ça avait été une chance.

 

 

De tous ceux qu’il avait connus, le seul qui pensait à lui était Patrick. Ensemble, ils avaient fait beaucoup de choses. Traversé pas mal d’épreuves aussi. Ils s’étaient connus à l’adolescence. Ils avaient fait de la musique, complètement ratée d’ailleurs. Ils s’étaient disputés des femmes. Ils en avaient ri ensuite. Leur amitié était faite de serments non-dits et de petits riens qui les attachaient l’un à l’autre malgré un éloignement progressif  dû à leurs choix de vie. Bertrand avait fait carrière dans l’administration et Patrick était resté musicien. À force d’acharnement, il avait réussi à vivre de sa passion. De loin en loin, ils avaient continué de se voir jusqu’à il y a peu. Patrick n’avait pas eu la force de venir à l’enterrement de Bertrand.

Chaque vendredi soir, installé dans un fauteuil face à sa bibliothèque, Patrick buvait deux whiskys, parfois trois. La contemplation des vieux livres lui rappelait de nombreuses discussions avec Bertrand et faisait alors déferler les vagues de la nostalgie.

Le visage buriné de Patrick prit un teint cireux avec l’éclairage de l’halogène. Il se leva, alla chercher sa guitare et commença à jouer quelques arpèges, les yeux fermés. Bertrand aurait voulu parler à son ami, lui dire qu’il était là, que la mort n’était pas si grave. Patrick joua quelques airs des Beatles. Bertrand aurait bien voulu lui demander une chanson en particulier : Hey Jude.

Il ne le pouvait pas. Il ne pouvait qu’observer son ami souffrir en silence. Il pouvait voir aussi combien le temps de Patrick était compté.

 

 

Il se sentait plus triste. Il se rendait compte que sa notion du temps n’était plus la même depuis sa mort. En fait tout s’écoulait plus rapidement. Il vit sa fille se marier avec celui qui suivit immédiatement le beau brun ténébreux. Il s’appelait Marc. Il était doté d’un physique plutôt commun, prédestiné à s’épaissir. Au moins rassurait-il un peu le parent qu’était resté Bertrand par l’amour qu’il témoignait à Clémentine. Cela dit, ces petites attentions, ces fleurs et ces cadeaux n’allaient pas durer. Il s’en doutait.

Bientôt il vit Clémentine accoucher d’un garçon, qu’elle prénomma Pierre. Là, elle pensa beaucoup à son père, qui n’avait cessé de lui tenir la main et de lui caresser les cheveux sans qu’elle le sache.

 

 

Bertrand aurait voulu communiquer avec sa fille, lui faire sentir sa présence. Mais il lui était impossible de tenir quelque chose, stylo ou autre. Elle ne pouvait l’entendre parler. Il était condamné à être là et à la regarder. À voir sa vie s’écouler de plus en plus rapidement.

Bientôt Patrick tomba malade et Bertrand se mit à le veiller. Son ami souffrait d’un cancer généralisé, les médecins ne pouvaient plus que soulager la souffrance.

 

 

Quand Patrick mourut, il s’attendit à le voir apparaître. Après tout, pourquoi ne pourrait-il pas  devenir un spectre ? L’ombre veillant sur ceux qu’il aimait ? Il assista à son enterrement, guettant le moindre signe.

Quelque chose lui parut extraordinaire : la famille s’ennuyait. Cousins, enfants, tous semblaient ronger leur frein, visages immobiles et pâles. Le corps fut inhumé et ce fut tout. Patrick n’apparut pas. Lui avait disparu. Bertrand fut triste. Non seulement il perdait définitivement cet ami mais se dit qu’en plus c’était à cause de ses proches. Parce que trop indifférents, jugea-t-il sur le moment. Plus tard, il comprit que seules certaines personnes retenaient, sans le savoir, leurs morts près d’eux. Parce que le deuil leur est impossible. C’était assez égoïste de leur part, même s’il était loin de s’en douter.

 

 

Clémentine devint maman de deux filles, des jumelles. L’accouchement fut cette fois-ci plus difficile et elle dut subir une césarienne. Bertrand fut là, tout le temps que l’opération dura. Il vit sa fille, le bas-ventre ouvert et sanguinolent, le visage éteint et ne sentant pas la douleur grâce à la péridurale. De toute son âme, Bertrand essayait de lui communiquer toute l’énergie dont il se sentait dépositaire. Il eut peur que sa fille ne décédât.  Il ne voulait pas de ça, elle était bien trop jeune pour le rejoindre.

Clémentine survécut et réintégra son pavillon de banlieue desservie par le RER. Elle se réinstalla dans sa vie duale de mère de famille et d’institutrice. Bertrand la vit se durcir avec le temps. Elle qui avait été si douce devenait une femme sèche. Les enfants qu’elle avait en charge n’eurent bientôt droit qu’aux réprimandes vexatoires et à l’indifférence de l’institution qu’elle représentait. Marc, cet époux qu’elle avait choisi pour ne pas rester seule, ne lui était pas assorti, comme Bertrand l’avait craint. Il voyait ces deux personnes devenir des étrangers l’un pour l’autre. Il pouvait d’autant plus s’en apercevoir que le temps passait plus rapidement pour lui.

Cela avait commencé par des choses simples. Le temps passait beaucoup plus vite que Bertrand ne l’avait prévu. Un matin, après une nuit de cauchemars où il avait veillé sa fille, il se vit réapparaître chez elle et il comprit aussitôt que ses petits-enfants avaient grandi : ils parlaient et couraient dans tous les sens. Lui les avait quitté la veille, ou ce qui en tenait lieu pour lui, en train de faire leurs premiers pas. Plusieurs semaines avaient passé ! De ce changement de temps, il se sentit ivre.

Le phénomène se reproduisit. La plupart du temps, il sautait quelques jours – le lundi, Clémentine parlait d’organiser un dîner avec des voisins en fin de semaine et il s’y retrouvait aussitôt. Parfois ces sauts étaient de plusieurs semaines. Ces sauts de puce de plus en plus fréquents en direction de l’avenir le faisaient souffrir. En même temps il s’en satisfaisait.

Parce que Clémentine pensait de moins en moins à lui, que cela soit en surface ou en profondeur. Bertrand savait très bien que cela signifiait qu’il allait à terme disparaître définitivement de ce monde où il était retenu loin du repos, du néant auquel il avait fini par aspirer.

 

 

3

Clémentine vieillissait. Clémentine avait pourtant de moins en moins de temps pour elle. Bientôt ses enfants passèrent de la maternelle à l’école primaire. Bertrand observait cela, de loin en loin. Il regardait ses petits-enfants au début de leur vie, en pleine croissance. Parfois, il avançait vers eux, s’agenouillait. Il aurait voulu les toucher, jouer avec eux, les prendre dans ses bras. À aucun moment, ils ne pouvaient supposer sa présence et cela le blessait. Pour eux, il n’existerait jamais. Au contraire de Sarah, leur grand-mère, chez qui ils allaient rendre visite certains week-ends. Elle s’en occupait plutôt bien d’ailleurs, nota Bertrand malgré la jalousie qu’il ressentait envers son ex-femme. Par perversité, il se ravissait presque de voir que le temps ne l’épargnait décidément pas : Sarah avait énormément grossi et voyait de plus en plus mal. Mais son corps décrépi était solide : jamais il ne sentit la mort rôder près d’elle. Et la présence de ses petits-enfants la fortifiait davantage.

Certains soirs, il restait à côté d’eux, surtout des petites jumelles, pour les regarder s’endormir. Il leur racontait des histoires. Comme celle de Peter pan, le gosse qui ne voulait pas grandir. Il s’imaginait que, même s’ils ne pouvaient l’entendre, peut-être arrivait-il quand même à leur parler, à un niveau inconscient. Peut-être rêvaient-ils de lui et de ses histoires. Leur enfance le troublait. Et le ramenait à la sienne, si lointaine. Plus le temps passait, plus il aurait voulu la revivre. Jamais il n’aurait pensé cela de son vivant.

Oui, se disait-il, si je le pouvais, j’aurais été Peter pan.

 

 

Bientôt, ils eurent dix ans, quinze ans. Bertrand, définitivement, n’aurait jamais imaginé que le temps passait aussi vite quand on était mort. Sauf que de plus en plus il avait conscience que le temps s’écoulait différemment entre le monde des morts et celui des vivants. Les morts étaient comme suspendus, immobiles alors que la vie, elle, accélérait de plus en plus : comme deux partitions jouées en même temps.

Bientôt, ses petits-enfants eurent leurs premières poussées d’acné.

C’était Clémentine qui pensait de moins en moins à lui. Clémentine, malheureuse en ménage et de plus en plus mélancolique par rapport au temps qui passait. Clémentine, dont le mari baisait sa secrétaire pendant l’heure du déjeuner. Clémentine qui avait toujours été fragile et qui était de plus en plus en arrêt de travail. Et Bertrand s’en voulait de ne pas l’avoir assez protégée quand elle était petite. « Peut-être aurait-elle été différente ? »

Clémentine et ses traits tirés, dont les poches sous les yeux la faisaient ressembler à une vieille poupée fripée et grisonnée, qui, une fois les enfants couchés, buvait le soir devant la télé…

Bertrand se sentait coupable. Bertrand ne pouvait rien faire. Et il savait que sa présence ne l’aidait pas. Il avait compris que c’était un des symptômes des problèmes de sa fille.

Pour autant, il sentait l’heure de sa délivrance arriver. Ses perceptions des choses étaient de moins en moins affûtées ; parfois il voyait flou et pour lui c’était presque une victoire. Il espérait disparaître complètement de ce monde. Ce monde qui ne lui avait rien apporté depuis qu’il était mort. Ce monde qui est en train de détruire ma fille.

Pierre, l’aîné de ses petits-enfants, eut vingt ans. Le temps passait de plus en plus rapidement.

 

 

Un matin, on vint emmener Clémentine. Contactés par le mari, les médecins lui diagnostiquèrent une maladie mentale incurable. Bertrand s’efforça de rester auprès d’elle jusqu’à la fin. Il l’entendit crier, il la vit se débattre enserrée dans sa camisole de force… Il essaya de la consoler, de la rassurer. Mais il la voyait glisser jour après jour dans l’hébétude la plus totale. Elle ne reconnaissait ni ses enfants, ni son mari. Ceux-ci le supportèrent difficilement et espacèrent leurs visites. Les jumelles avaient beaucoup pleuré au début puis le déroulement de la vie les, avec les études et les premières amours, les aida à contenir leur souffrance.

Il était terrible pour Bertrand de savoir que de la maladie de sa fille dépendait son effacement… il s’efforça de rester le plus longtemps possible auprès d’elle. Même si ça ne servait à rien, il s’en sentit l’obligation.

À l’hôpital, il vit un de ses semblables, un spectre comme lui. Une femme, transparente. Elle suivait toujours une infirmière, une femme qui en imposait beaucoup à ses collègues. Quand ce spectre l’aperçut au chevet de sa fille, elle secoua la tête. Puis dit, en articulant péniblement : pour toi au moins, la fin arrive. Puis elle s’en alla aussitôt.

 

 

Il se sentit devenir de moins en moins solide, sa silhouette devenait de plus en plus indistincte. Sa fille avait toujours été l’ancre qui le retenait en ce monde. Bertrand sentait le vide qui avait toujours été présent en lui grandir de plus en plus. Ce vide l’appelait. Tout autour de lui, le monde avait changé. Les vieux amis étaient morts. Et Clémentine maintenant… Rien ne le retenait.

La camisole chimique qui, désormais, retenait Clémentine prisonnière, avait fini par endormir son esprit et sa mémoire. Et acheva de le détacher de ce monde. Après tout, se disait-il,  je me suis trop longtemps attardé.

Puis vint le moment. Le dernier soir – comment le savait-il ? Au fond de lui, Il avait comme une certitude que c’était pour ce moment-là-, il resta debout près de Clémentine. Celle-ci avait les yeux grands ouverts, vissés sur le plafond. Bertrand la fixa toute la nuit. Clémentine respirait en gémissant. Au lever du soleil, il se pencha près de l’oreille de sa fille et lui murmura les choses qu’il aurait aimé lui dire de son vivant.

Puis peu à peu, il se sentit se dissoudre. Lui, qui ne ressentait plus rien depuis très longtemps, éprouva du plaisir en disparaissant.

Clémentine ouvra les yeux et regarda autour d’elle. Elle restait seule désormais. Elle murmura : papa. Puis se rendormit bientôt très profondément.

 

Sylvain Bonnet

 

2008

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.