L’initiation




 

(la lecture de Mars la noire est recommandée avant de commencer ce texte)

1

Prise dans un tourbillon de voix dès le réveil, elle s’assoit sur son lit en tailleur et se concentre.

Rappelle-toi. Qui tu es. Rappelle-toi. Qui tu es.

Une goutte de sueur coule sur son front. Mais ça y est. Le contrôle est revenu. Deliah se lève, enfile un gilet et va se préparer un café. L’IA de l’appartement la salue, l’informe de la météo et des messages qui l’attendent. Elle écoute machinalement, un vague mal de crâne qui s’efface petit à petit avec le réveil. Deliah a l’habitude désormais.

- Deliah, j’ai le secrétaire Aschramaf au téléphone.

- Dis-lui de rappeler plus tard

- Oui (un silence puis :) il insiste.

Elle sourit. S’il appelle, c’est que son ancien patron a quelque chose à lui demander.

- Allume l’écran et passe-le moi, Sarah.

Aussitôt, le vidéophone prend vie et le visage d’Aschramaf apparaît.

- Bonjour Deliah. J’ai besoin de vous.

Même pas de salutations, de salamalecs comme on dit en Occident, pense-t-elle. Bien, le nervi ressemble de plus en plus à son maître, Ramirez.

- Expliquez-moi.

- Une prise d’otages à Chicago. La police fédérale a pris en charge les négociations mais elles sont sur le point de mal tourner.

Elle hausse les épaules.

- Je ne suis pas une spécialiste de ces situations. Envoyez Moïse Stewart.

- Impossible. Nous n’avons personne de disponible en ce moment.

Deliah s’éloigne pour prendre sa tasse de café. Puis elle revient.

- Vous connaissez mes tarifs. Je ne suis plus une agente de Ramirez.

Il acquiesce. Elle sourit. La situation lui plaît.

- Envoyez-moi tout ce que vous avez.

- C’est fait, dit-il avec un soupir. Votre avion est à dix heures.

L’écran s’éteint. Juste le temps de prendre une douche !

 

 

Elle monte dans l’avion, un suborbital qui devrait l’emmener à Chicago en moins d’une heure. Elle a rapidement lu le dossier : des trafiquants d’Onirise, drogue interdite depuis six mois après des plaintes qui sont remontées jusqu’à l’Instance, ont pris en otage les clients d’un grand magasin suite à une course-poursuite avec la police américaine. Rien de très intéressant, à part qu’ils ont déjà commencé à exécuter des otages. Ce monde devient de plus en plus meurtrier.

Elle s’installe dans son fauteuil. L’avion décolle. Elle met les écouteurs avec en fond musical des sons d’oiseaux dit apaisants. Elle ne pense à rien, le luxe pour une télépathe.

- Deliah ?

Elle sursaute. Elle reconnaîtrait cette voix entre mille. Elle aurait dû se douter qu’il interviendrait.

- J’aime vous surprendre, déclare son ancien supérieur et patron d’Aschramaf, Ramirez. Je pense que vous avez lu tout le dossier. Ce devrait être simple pour vous je pense mais sachez une chose : ce groupe de trafiquants a demandé expressément à ce que vous soyez leur interlocutrice.

Deliah regarde par le hublot. Elle pourrait à ce moment-là être submergé par la peur.

- Ne dites rien. En tout cas, j’ai demandé à ce que Glassie Stark aille là-bas. Il vous attend à votre arrivée. Au moindre problème, vous décrochez.

Un silence.

- Je préférerai que vous reveniez dans le service, Deliah. Je saurai être patient.

Tu peux toujours courir, pense-t-elle. Pourquoi la prévenir maintenant ?

Ramirez est vraiment tordu. Elle fait le vide.

 

 

2

Arrivée à Chicago, elle est accueillie par un homme mutique, maigre et mal rasé, caché derrière ses lunettes noires. Son ancien collègue de la sécurité de l’Instance ne change pas.

- Comment se présente la situation, Glassie ?

- Mal. Mais je suis sûre que tu trouveras une solution.

Elle le suit et pénètre à sa suite dans un véhicule blindé. C’est toujours un plaisir de discuter avec Glassie, surtout qu’il est un des rares humains dont elle ne peut percevoir les pensées.

- Tu es au courant qu’ils ne veulent avoir affaire avec moi ?

Glassie hoche la tête.

- Pourquoi ?

Il lui tend un gilet par balle en polymères.

- Je ne sais pas. Voilà un mystère à résoudre.

Il ne dit pas un mot.

- Comment vas-tu, Glassie ?

Il ne dit rien. Il a toujours été ainsi, à la limite de l’autisme. Ils arrivent près du grand magasin et se dirigent vers le PC de sécurité installé dans une grande tente. Un capitaine, vu le grade, arrive vers elle.

- Les supers agents ? On attendait plus que vous. Ils détiennent trente personnes et en ont tué deux. On vous a fait le briefing de situation dans l’avion ?

Salope. Qu’est-ce que tu feras de mieux, hein ? Deliah sourit. Les pensées de ce flic sont, comme à l’accoutumée, pleines de violence.

- Conduisez-moi, capitaine. Et pensez moins fort, vous voulez bien.

Le flic ne dit rien mais elle le sent excédé de s’être fait avoir par une télépathe. Glassie pose la main sur son bras.

- Fais gaffe Deliah.

Elle l’embrasse sur la joue et suit le flic.

 

 

La voilà dans le hall du magasin. Elle fait quelques pas et est accueilli par un homme cagoulé armé d’un UZI modèle 2050. Il lui fait signe de le suivre. Il est en manque, a peur et en même est complètement enivré par la situation. Ils sont une dizaine de trafiquants armés jusqu’aux dents. Pas facile de tous les neutraliser.

Elle arrive devant le groupe et un type grand, brun, vêtu d’un costume noir. Il a à la main un revolver.

- C’est elle, chef.

Il acquiesce.

- Que voulez-vous pour relâcher les prisonniers.

Il sourit. Autour d’eux, les hommes armés s’effondrent.

- Juste vous, Myriam. Juste vous.

Elle frissonne tandis que la réalité autour d’eux s’éteint.

 

3

Deliah n’a pas toujours existé. Elle fut d’abord Myriam Cheloub, une survivante. La seule survivante de sa famille assassinée par un commando islamiste. Orpheline, elle fut mise en pension à Alexandrie dans une école copte. Là, elle fit une scolarité normale. Myriam était solitaire. Elle avait un secret. Elle entendait les pensées des autres. Des fois, c’était assourdissant. Le plus souvent, juste un murmure avec lequel elle devait faire. C’était un secret car elle ne voulait le dire à personne.

À dix-sept ans, Myriam rencontra Hakim. Lui était musulman mais ses parents l’avaient placé dans une école chrétienne à cause du niveau scolaire. Myriam fut attirée par Hakim pour une raison simple : de lui, elle n’entendait rien. Plus tard, elle comprendrait que les télépathes recherchaient la compagnie de ce type d’humains, les seuls finalement à pouvoir les accepter. Brun, peau très foncée, Hakim faisait du sport et était ce qu’on appelle un mec bien gaulé. Myriam tomba amoureuse.

Un soir, ils sortirent de l’école et se baladèrent sur la plage. Elle se laissa embrasser et Hakim l’emmena dans sa chambre à l’école. Là, ils firent l’amour. Pour Myriam, c’était la première fois. Hakim était aussi le premier être humain à qui elle tenait depuis la mort de ses parents. Ils passèrent beaucoup de temps ensemble. Puis ce furent les vacances. Myriam partit chez une tante au Canada et lui chez ses parents.

À son retour, il était différent. Il lui annonça qu’il allait se marier avec une cousine, selon la volonté de ses parents. Myriam fut abasourdie. Elle balbutia qu’elle n’y croyait pas, qu’elle tenait à lui, que ça ne pouvait pas se passer comme ça. Quand elle y repense aujourd’hui, elle sourit, se dit qu’elle était naïve. Mais à ce moment-là, Hakim était toute sa vie.

- On n’aurait pas dû faire ça, dit-il sans la regarder.

- Faire quoi ?

-Tu sais de quoi je parle… Ce n’est pas bien. Tu n’es pas une fille bien.

Et il partir en claquant la porte. Elle voulut le rejoindre mais elle n’en fit rien. Elle s’effondra au sol et pleura.

Elle fit une tentative de suicide. On la sauva. Depuis ce jour, on ne l’a plus appelé Myriam mais Deliah, le prénom qu’elle s’était choisie en secret lorsque ses parents avaient été assassinés. Elle a même procédé au changement d’état civil. Pour elle, Myriam est morte lorsqu’Hakim est parti. Et elle n’a plus entendu ce prénom.

Jusqu’à ce jour dans le grand magasin de Chicago.

 

 

Elle se réveille allongée sur un divan, dans un grand salon plutôt cosy. Elle se lève, fait quelques pas. Par la fenêtre, elle voit le ressac, la marée bientôt haute. Des oiseaux viennent se poser sur la plage.

- Enfin parmi nous ?

Elle se retourne. Reconnait l’homme en blanc qui était dans le grand magasin.

- Où sommes-nous ?

Il sourit.

- Dans un lieu créé par nos deux esprits.

Il fait quelques pas et lui tend une tasse qui n’était pas dans sa main la minute précédente. Elle le prend et le porte à ses lèvres. Elle reconnaît le goût du thé.

- Que me voulez-vous ?

- Vous parler bien sûr. Vous êtes précieuse, Myriam.

- Je m’appelle Deliah désormais.

Encore ce sourire. Agaçant parce que bienveillant. Deliah se demande toujours ce qu’il y a derrière la bienveillance.

- Vous rappelez-vous du vaisseau l’Espoir ?

Deliah hoche la tête. Un vaisseau apparemment issu du futur. L’IA s’était réfugiée dans le cerveau d’un pauvre type, Martin Deklan. C’est arrivé il y a six mois sur Mars.

- Vous savez aussi que d’autres vaisseaux sont venus du futur ces dernières années.

Elle tique un peu. La conversation prend à son goût une tournure très intéressante.

- Vous aussi apparemment. Comment l’avez-vous su. Que voulez-vous donc ?

- Ça fait deux questions.

- Ma curiosité n’a pas de limites.

L’homme en blanc sourit.

- Je viens de ce futur, Deliah. Je suis venu vous en parler.

Deliah a alors l’impression que son crâne va exploser.

 

4

Deliah respire un bon coup, tandis que l’homme en blanc la fixe intensément. Deliah se concentre pour ne pas perdre pied. L’autre lui a envoyé des images du futur, un véritable bombardement psychique qui l’a épuisé.

- Je suis désolé. Je vois que vous avez du mal à reprendre votre souffle.

Son souffle ? Elle a vu des foules massacrées à coup de mitrailleuses, des villes détruites par explosion nucléaire ; des hommes et des femmes se tirant les uns sur les autres, possédés par des télépathes devenus fous. Et enfin la Terre ravagée par une série d’explosions la rendant inhabitable pour des générations…

Elle relève la tête vers lui. Vous m’avez montré la fin du monde. Deliah en avait mal au ventre. La nausée même.

Il sourit tristement. La fin de mon monde, Deliah. Le vôtre existe toujours.

Elle ne peut empêcher des larmes de couler le long de ses joues. Pour combien de temps encore ?

- Je ne sais pas. De toute évidence, notre arrivée dans le passé a modifié le continuum. Ce monde n’est pas tout à fait mon passé.

- Vous êtes venu m’avertir.

Oui.

- Mais qu’est-ce qui a provoqué ces tueries ? Est-ce qu’il y a un responsable ?

- Quelqu’un a effectivement à l’origine de l’engrenage qui a mené à la catastrophe.

- Je veux savoir qui.

Il sourit tristement, comme s’il savait déjà qu’elle poserait la question.

 

5

Quelques heures plus tard, devant le grand magasin. La police s’occupe des anciens otages, des cellules d’aide psychologique ont été mises en place. Deliah boit un café chaud, l’air ailleurs.

- Ça va ? Lui demande Glassie Stark.

Lui répondre crument n’est pas une solution.

- Oui, ne t’inquiète pas.

Le capitaine qui l’a accueilli il y a quelques heures arrive, suivi d’un groupe d’officiels.

- Vous avez fait du bon boulot. Je suis avec quelqu’un qui veut vous féliciter.

Jack Bilmer. Le médiateur de l’instance planétaire. Un des hommes les plus puissants de la planète.

Deliah lève la tête. Elle ne capte rien de l’homme qui arrive mais elle le reconnait instantanément. Il est grand, élancé, a dépassé les soixante ans et a l’aisance des grands politiques. Il lui sourit et lui tend la main. Elle le connaît mieux depuis quelques heures.

 

 

« Nous devons tout faire pour éviter que se reproduise une tuerie de masse comme celle-ci. C’est pourquoi l’assemblée de l’Instance va voter cet après-midi un projet d’enregistrement des télépathes. Les cas plus à risques, susceptibles de ne plus contrôler leurs capacités et de menacer la vie d’autrui, seront emmenés après examen médical dans des hôpitaux spécialisés. Face à cette situation exceptionnelle, nous devons penser aux générations futures, à nos enfants. Tant qu’une solution médicale appropriée n’aura pas été développé pour les traiter, les télépathes sont des dangers pour la majeure partie de l’humanité. »

Jack Bilmer, médiateur de l’Instance, 2098

 

 

- Lui ? Vraiment ?

L’autre acquiesce. Et choisit de parler de vive voix :

- Là d’où je viens, c’est lui qui a déclenché les persécutions. Et in fine la guerre.

Deliah soupire. Serre les poings.

- Je sais à quoi vous pensez. Ce n’est pas du tout certain, vu les modifications du continuum, que cela serait positif.

- Le laisser vivre ne serait pas pire.

C’est à lui de soupirer.

- Vous êtes libre de prendre vos décisions. Mais ce serait un gros risque.

 

 

Bilmer approche d’elle. Il a un champ Holzman qui le protège de tout sondage télépathique. Elle lui serra la main machinalement.

- Vous avez sauvé de nombreuses vies ce soir. Je vous en remercie.

Elle lui sourit. Elle pourrait prendre le contrôle du capitaine et l’abattre. Ce serait simple. Le capitaine a un esprit facile à prendre en main.

- Vous êtes la preuve que les télépathes apportent quelque chose de bon à nos sociétés, malgré la peur qu’ils inspirent.

Elle fronce les sourcils.

- Un problème, agent Jahmal ?

Deliah sourit, prend sur elle.

- Non, aucun problème, monsieur.

Il lui pose la main sur l’épaule.

- Ramirez m’avait parlé de vous. J’espère que vous reviendrez un jour sur votre décision.

Et il s’éloigne. Elle le laisse faire. Elle le regarde. Des larmes coulent le long de ses joues.

C’était prévisible. Je ne suis pas une tueuse. Je ne peux pas tuer de sang-froid.

Mais lui…

De loin, une autre voix : vous avez bien fait. Seul le temps nous dira ce que, dans ce nouveau continuum, Jack Bilmer fera.

Elle a laissé fuir cet homme du futur, Steve. Elle sait pertinemment que Steve a raison au sujet de Jack Bilmer. Elle sait aussi ce que cet homme pourrait faire. Déclencher à terme une apocalypse. Elle aussi gardera un œil sur lui

Un éclair retentit, une pluie chaude tombe sur Chicago et efface les chagrins d’un passé évanoui.

 

Sylvain Bonnet

Paris/Quiberon printemps 2022

 

 


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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire, auteur de nouvelles et collaborateur de Boojum et ActuSF.