Table ronde avec Christophe Gans




A l’occasion de la reprise du Pacte des loups en version longue et restaurée 4K, j’ai eu le plaisir d’échanger avec le réalisateur et d’autres journalistes autour du film. L’occasion de revenir sur les conditions de cette restauration mais également sur le film, ses influences, son impact.

 

Qu’est ce qui a motivé cette restauration ? Qu’est ce qui vous a incité dans cette démarche ?

Christophe Gans : Il s’agit plutôt de la motivation des ayant-droits du film, car le film continue à être diffusé énormément partout dans le monde, notamment à la télévision. Les américains désiraient le ressortir en 4K. On m’a alors reposé la question, car jusque là, le film ne possédait pas de version haute définition pour des raisons un peu longues à expliquer. Le film n’avait qu’un transfert SD standard. Si la version DVD était de qualité, les versions Blu-ray n’étaient pas belles, car ce sont des gonflages de la version SD. L’écart aujourd’hui avec cette version restaurée est du coup monstrueux. On a dû refaire toute la post production ainsi que l’étalonnage numérique. On n’avait pas touché au négatif. On a donc remonté le négatif. Ce que vous voyez à l’écran, c’est réellement le négatif. L’écart est donc très important, le film a gagné en détails, en textures. En même temps la restauration a été faîte dans les règles, elle ne change rien du film d’origine, nous n’avons pas cherché à faire un autre étalonnage.

Avant de commencer cette restauration, j’ai fait assister tout l’équipe (la plupart issue de l’équipe originale) à une projection du film dans sa première version, une copie correcte et je leur ai dit c’est cela qu’on fait. On ne change pas les couleurs, on ne réduit pas les plans, on fait le film que les gens ont aimé. Le film c’est le même Pacte des loups, sur un support plus performant tant sur le plan de l’image que du son (le mixage a été refait en Dolby Atmos). La question que l’on me repose est les effets spéciaux ont-ils été retravaillés. Pas du tout, ils sont juste étalonnés cette fois correctement, ce qui n’était pas le cas à l’époque, le film avait pris du retard. Du coup, les effets spéciaux étaient arrivés en dernier, on les avait introduits au fur et à mesure dans la bobine.

Là, nous avons pu faire un très bon étalonnage, qui explique que les gens disent la bête a meilleure allure. Elle n’est pas mieux pourtant, elle est juste mieux étalonnée, ne vire plus au vert ou au magenta alors que la scène possède d’autres couleurs. C’était les limitations techniques de l’époque que nous avons outrepassées aujourd’hui. Cela rend hommage aux costumiers, aux techniciens et surtout au chef-opérateur, qui nous a laissé un négatif impeccable. Cela donne un vrai confort de vision, ce que les gens attendent. Aujourd’hui les gens regardent des films en blu-ray, en 4K avec une vrai puissance sonore.

C’est vrai cela amplifie sur la fin la qualité esthétique, le soin sur les scènes de combat, il n’y a donc pas eu besoin d’ajouter des effets télescopiques etc ?

Christophe Gans : Non, pas du tout, elle a juste été étalonnée. On pense à la bête généralement. Non je n’ai rien changé. Il est vrai qu’aujourd’hui si on faisait des effets télescopiques, le rendu serait meilleur. Il y a trois plans en images de synthèse aussi sur l’épée de la fin. Ma philosophie, le film doit rester celui que les gens ont aimé. J’ai tendance à penser qu’on pas le droit de modifier artificiellement les films même si on est le réalisateur. J’ai poussé de grosses colères contre certains films que j’adore et qui ont été retouchés. Star Wars est un cas d’école, il y a également Le parrain 1 et 2 qui ont été retravaillés pour correspondre au troisième volet. Heureusement avec la sortie 4K, ils ont fait marche arrière.

Mais je pense aussi à Suspiria de Dario Argento qui a été massacré par un étalonnage délirant. J’ai vu apparaître des fautes de raccord dans ce film que je connaissais par cœur (que j’avais vu des dizaines de fois) et qui constituait à mes yeux un aboutissement absolu. Et je crois qu’il faut faire attention. J’appartiens à cette catégorie de cinéaste qui pense que quand un film est diffusé, il appartient aux gens, il ne m’appartient plus, je suis simplement le dépositaire de sa fabrication, je connais son histoire, comment les plans ont été élaborés, quelle est l’intention derrière chaque image. Il appartient aux gens qui l’ont vu et ils ont été plutôt nombreux, pour moi je ne vois pas pourquoi j’irai altérer le plaisir des gens car je ne ferai plus le film de la même façon aujourd’hui. Mais c’est stupide de penser comme cela, car il y a des films qu’on ne ferait pas de la même manière un mois après. Il faut tout refaire à chaque fois sinon !

C’est un film de 2001, il porte son époque, même si il était en avance sur certains points. C’est un film de 2001 dans ses influences. J’ai beaucoup regardé le Dernier des Mohicans de Michael Mann avant de faire le film, pour le montage j’ai été influencé par The Rock de Michael Bay. Je ne vais pas nier cela, c’étaient les films du moment quand le film est sorti. C’est pour cela que les gens ont aimé, c’est pourquoi je ne vois pas pourquoi je changerai quelque chose aujourd’hui.

Et que les gens aiment encore :

Christophe Gans : C’est à chacun d’y répondre, un film existe dans le regard de ses admirateurs. Chacun a sa façon d’apprécier un film. Même si c’est le plus grand film du monde, chacun l’aimera de manière différente, y verra des choses différentes et c’est pour cela que si vous changez un film, vous brisez un équilibre entre le spectateur (une entité unique) et le film (une autre entité unique). C’est comme si tu changeais les mots d’un livre. C’est ridicule. C’est pourquoi je fais partie de ces réalisateurs qui pensent que les films ont été légués par leurs créateurs. Après c’est mon opinion.

Vous parlez de la dénaturation de certaines œuvres ?

Christophe Gans : oui, parce que les films possèdent des qualités que les metteurs en scène n’ont pas désiré au départ. Je prends l’exemple de Star Wars, l’exemple le plus flagrant. Sa première qualité, réside dans sa pureté presque enfantine, sa naïveté touchante (qui s’est accrue avec le temps). Le fait de commencer à ajouter des créatures, de la technologie a brisé la pureté originelle du film. C’était peut être sa plus grande qualité, voire sa seule, celle d’avoir cette pureté. Aujourd’hui, je vois un patchwork avec des ajouts, cela ne ressemble plus à rien. C’est mon opinion. Certains apprécient peut être revoir une créature croisée autre part. Personnellement, je trouve cela affreux.

Je partage votre opinion, car on perd l’authenticité

Christophe Gans : non seulement l’authenticité, mais les films c’est comme les morceaux de musique, ils correspondent à des moments d’émotion de notre vie. J’ai vu récemment un très beau documentaire consacré à Ennio Morricone. Les gens dans la salle pleuraient. Ils ne pleuraient pas car la musique était géniale (bon elle l’est), ils pleuraient car ils rattachaient certains morceaux de musique à leur vie. On ne peut pas détacher l’art du continuum de nos vies, comme des points de repère. Il y a des films que j’ai vus avec mon père, à tel âge et mon père n’est plus là. Si demain, on prenait Hatari, le film sur le safari d’Howard Hawks que j’ai souvent vu avec mon père et qu’on le changeait, ce ne serait plus le même film que j’aurai vu avec mon père, ce serait un désastre émotionnel. C’est du coup assez facile à comprendre.

Je trouve que cette version restaurée souligne d’autant mieux vos influences. Lorsque je l’ai vue, l’arrivée de Fronsac en terre inhospitalière m’a rappelé le cinéma de Corbucci, de Django ou du Grand Silence.

Christophe Gans : c’est drôle, vous êtes presque le premier à me parler de Django et de Corbucci. Django, ce fut une déflagration dans ma vie. J’ai vu Le bon, la brute et le truand à huit ans, un moment magique mais effectivement Django est un film qui habite mes images. Le fait qu’une femme se fasse frapper et que des types (Fronsac et Mani) arrivent comme dans Django, que l’un des deux descend de son cheval et qu’on devine que les agresseurs vont passer un sale quart d’heure fait penser à Django. Tandis que la femme se fait rouer de coups, Django la selle à l’épaule, observe et un des agresseurs lui dit qu’il n’a rien à faire là. Django rétorque qu’ils vont tous mourir. J’ai vu Django quand j’avais douze, cela m’a retourné de manière quasi sexuelle, cette façon dont le héros était caractérisé, son langage, sa manière de porter sa selle, pour moi c’est de l’orgasme pur. Cela explique pourquoi j’ai toujours voulu faire du cinéma, ce rapport absolument physique dans le cinéma d’aventure, de genre.

Le charisme de Nero y est pour beaucoup

Christophe Gans : non mais tout est tellement incroyable, la musique est inoubliable. C’est un film absolument magnifique. Mais c’est vrai qu’il y a du Corbucci dans cette ouverture. Quand j’ai fait Le pacte des loups, j’ai essayé de mettre toutes les émotions que j’ai ressenties quand j’étais gosse. J’étais tellement surpris qu’on me laisse faire ce film que j’ai mis tout ce que j’aimais ; il n’y a pas que des références cinématographiques d’ailleurs, il y a pas mal d’idées, de vertus qui tendent à faire comprendre ce en quoi je crois et ce que je déteste. Le début commence comme un Corbucci. Mais à l’origine cette scène n’existait pas. On voyait un voleur dérober une sacoche à Fronsac et Mani sur le Pont Neuf. La sacoche était remplie de serpents car Fronsac est naturaliste. Il s’agit de la séquence d’origine. Mais on n’arrivait pas à la tourner, à trouver un pont (évidemment bloquer le Pont Neuf, déjà avec Carax c’était un désastre). La scène était remise à plus tard.

Puis un jour, on m’appelle pour me présenter les projets d’affiche. Je les regarde, ce n’était pas bien. Cela ressemblait à un film de loup-garou et ce n’était pas cela que je voyais pour l’affiche. On me demande ce que je voyais. Et je leur réponds, je vois Batman et Robin. Grégoire de Fronsac et Mani ce sont Batman et Robin. On me demande comment je veux faire passer un film d’époque pour Batman et Robin. On va faire une scène où ils seront Batman et Robin, ils seront masqués quand ils arriveront. J’ai dit cela sans savoir comment je le ferai. Je rentre chez moi je réfléchis mais j’ignorais comment j’allais faire.

Puis j’ai vu dans un magasin des costumes de cocher. Ils formaient des sortes de masque sur la bouche. Et j’imaginais prendre des tricornes comme dans Orange Mécanique. Je rappelle les producteurs et je leur dit qu’on allait tourner une scène durant laquelle les héros arrivent, ils tombent sur une femme et son père en pleine agression et ils vont punir les agresseurs. C’est Batman et Robin, ils sont masqués, ils sont super forts. Cette scène a été créée pour faire l’affiche. Et elle a été conservée partout dans le monde, c’est l’affiche de Batman et Robin. Je pense qu’elle fonctionne très bien car elle exprime dès le départ que l’on va assister à une version comic book d’un film d’époque. Certains pensent avoir été trompés, car ils imaginaient voir Le bossu de Philippe de Broca, mais le film ce n’est pas cela, c’est un film hybride, bâtard, influencé par la bande-dessinée. D’ailleurs, il y a beaucoup de bande-dessinées qui ont copié le manteau du Pacte des loups et c’est un juste retour des choses. Je crois dans le pot commun de la pop culture, c’est cela qui est drôle dans le cinéma de genre.

Vous parliez des différentes influences cinématographiques. Ce qui m’a frappé, ce sont certaines scènes picturales qui immortalisent le film, notamment les scènes de mort et de rêve, durant lesquelles les couleurs ressortent plus. Quelles furent vos influences lors de ces scènes fantasmagoriques ?

Christophe Gans : bien sûr, il y a l’influence asiatique que je revendique. Mais il en existe une autre (d’ailleurs elle explique pourquoi je détestais quand on me disait que c’était un film à l’américaine, as-tu vu les américains faire ce type de film, c’était une manière de se défausser sur le film…). L’autre grande influence, c’est le cinéma italien, notamment pour le cinéma gothique italien et son maître absolu, Mario Bava. Il y a des scènes qui traduisent clairement mon attachement à Mario Bava.

La scène durant laquelle Fronsac croit voir Monica Bellucci devenir une sorte de succube pourrait exister dans Les trois visages de la peur. Il y a un plan où je reproduis un existant dans Le corps et le fouet lorsque Monica bellucci est allongée pendant que Fronsac regarde arriver les arquebusiers du roi. Le baroque passe par Monica car elle incarne ce baroque, par sa nature italienne. Par exemple lorsqu’elle va voir Fronsac va en prison et s’arrête devant les torches. Bava aurait éclairé l’héroïne de la même manière. Bava a eu une grande influence sur moi. A l’époque peu de gens s’intéressaient à lui. Aujourd’hui, plus entrevoient l’immensité de son talent. C’était un artiste humble, timide, qui n’a jamais revendiqué son importance. Mais aujourd’hui, on commence à comprendre que Bava fut l’un des plus grands inventeurs de formes du cinéma italien, voire un génie pur. Son héritage est passé en partie par Dario Argento. Mais le film est très italien. Il y a un mélange entre le western spaghetti, le film gothique italien, le film de samouraï et le film de chevalerie chinois.

L’influence de Mario Bava est effectivement très visible dans le film. La scène durant laquelle la jeune bergère se fait rattraper par la bête, la façon dont elle est tournée fait penser à Mario bava, dans sa suggestion, pour ne pas trop montrer le gore.

Christophe Gans : c’est un clin d’œil à Jaws (les dents de la mer). C’est l’actrice qui fait l’effet spécial, c’est une danseuse contorsionniste que j’avais remarqué dans Starmania et en fait elle fait l’effet. Ce que j’aimais bien avec elle, c’est que c’est une vraie femme, avec des formes sans être une sylphide. Or elle arrivait à suggérer cela (lorsqu’elle est balancée de droite à gauche) alors que son corps ne permet pas d’imaginer qu’elle est capable de cela. On la voit devenir comme du caoutchouc, malmenée par la bête, être fracassée sur un rocher. Mais c’est elle qui fait tout cela. Je me référais à la première scène magnifique des Dents de la mer et saluiat Spielberg.

Mais je pense que ce qui fonctionne bien, c’est dans la lecture multiple des références sous l’œil du cinéma asiatique, italien ou du film du patrimoine fantastique, on peut faire ce que l’on a envie. Mais ce qui renvoie à Bava dans cette scène, c’est lorsque le réalisateur disait que lorsqu’un personnage est soumis à la violence, il se transforme en poupée. Une de ses grandes idées. Présente notamment dans La baie sanglante et dans L’île de l’épouvante où les personnages sont réduits à l’état de mannequin en étant conscients. C’est quelque chose qui m’a frappé sans que je parvienne à l’intellectualiser pendant longtemps. Ici lorsque la puissance de la bête parvient à ramener l’état de sa victime à celui d’une poupée renvoie directement à Bava.

Il y a également une Hache pour la lune de miel où il ramène aussi ses héros à l’état de poupée.

Christophe Gans : tout à fait mais les deux films qui incarnent le plus cette idée sont bien La baie sanglante et L’île de l’épouvante

Quel regard portez-vous sur le film vingt-et un an après ?

Christophe Gans : je n’ai pas de regard, le regard c’est le vôtre. C’est un film qui a fait partie de ma vie, qui a été un immense succès. C’était mon deuxième film, c’est toujours un plaisir quand votre deuxième film est un succès. Mais il était un peu lourd à porter, il y a beaucoup de choses qui ont été dîtes à son sujet notamment sur son importance dans le cinéma français. Il y a un moment où j’en ai eu assez d’entendre certaines opinions arrêtées, sur ce que le film aurait dû ou pu être. J’avais imaginé un beau film pour le samedi soir, pour divertir les gens. Et certains pensaient que j’avais réalisé Barry Lyndon ce qui était loin d’être le cas. Pendant longtemps, j’ai mis ce film dans un recoin de ma tête. Et après les années, je suis heureux que l’on me parle de ce film d’une manière équitable. Il est débarrassé de son côté événementiel. On arrête de me parler de kung-fu dans le Gers et on évoque ce qu’est vraiment le film. Un film plaisant, en avance sur son temps de par son amalgame de plusieurs cultures, qui porte des valeurs qui nous sont chères. Le racisme, la cause animale, des sujets dont je voulais parler et que personne n’a évoqué à l’époque. Pourtant c’est assez évident. Les gens voient enfin un film français et non pas à l’américaine. Les thèmes abordés sont des thèmes français, la fracture sociale, les nobles autour de la table, la partie de chasse, les dialogues sont percutants (je peux d’autant plus le dire que je ne les ai pas écrits). Cela raconte des choses dont on parle encore aujourd’hui en politique. L’histoire de la bête du Gévaudan porte en elle une part de l’Histoire de la société française. Maintenant j’ai voulu faire un film ludique, qui amuse les gens, pop, cela a bien fonctionné. Maintenant j’aime quand les gens aujourd’hui disent que c’est un film français et qui parle des français. Plus qu’un film de Hong Kong, je le voyais comme un lointain descendant d’Angélique, marquise des anges, je ne le voyais pas autrement.

 

Propos recueillis par Verstraete François

 

Ps : un grand merci à l’équipe de Mensch agency pour son accueil et de m’avoir invité à cette rencontre.


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About François Verstraete

François VERSTRAETE, cinéphile et grand amateur de pop culture